Aspects d’une poésie

« Nich de Kopp, nee, dat Bloot
(Art) maak uns fast. De Literatuur
verdummdüwelt uns. »
Albert MAEHL.

La bêtise n’est pas mon fort, répétait volontiers ce héros de Paul Valéry qui est devenu le prototype de intellectuel occidental d’aujourd’hui. Mais au lieu de s’orienter vers la sagesse; ce refus de la bêtise s’est contenté d’un culte effréné du moi, d’un moi élevé à l’état d’intelligence pure.

C’est ainsi que nos intellectuels se sont épuisés en une stérile attitude critique, s’abandonnant à toutes les abstractions possibles autour d’un mot vidé de tout contenu à force d’avoir été réduit à on sens le plus étroit. Aussi peut-on dire que notre monde moderne se meurt d’une pléthore d’intelligence, d’une intelligence inutile qui n’aboutit qu’à la suffisance et à l’hermétisme de chapelles philosophiques ou des cénacles littéraires. Dans ces lieux sursaturés d’intelligence on se lamente alors sur la décadence ambiante et l’on se met à parler doctement de ce temps du mépris qui serait le nôtre.

En réalité, nos intellectuels ont épuisé toutes les absences du froid de l’âme, ils ont connu toutes les sécheresses de l’esprit et ne rêvent plu que d’impossibles évasions. Il ne leur reste plus que le désespoir et le néant, choses dont ils ont aussitôt fait matière à d’interminables dissertations…

Leur révolte s’exaspérant bientôt en sophismes incendiaires, ils ne songent plus qu’à ébranler la société par un nihilisme littéraire dont l’apologie de l’homme du ressentiment fait généralement tous les frais.

Il se désolidarisent du monde et de ses iniquités sociales, mais au lieu d’œuvrer à l’édification d’un idéal digne, de la cause dont ils se disent les derniers défenseurs, ils s’adonnent avec application à l’exploitation méthodique de toutes les attitudes du scandale. Ils ajoutent ainsi à l’anarchie et ne pensent plus qu’au grand soir [1].

D’ailleurs, c’est dans les cafés littéraire que nait spontanément la subversion et c’est là que nos intellectuels se rallient a la révolution, sous le fallacieux prétexte de défendre la civilisation et la culture. Toutes les formes de la dialectique s’y rencontrent en réalité dans un culte du mythe de la violence gratuite et ce non-conformisme continuera à empoisonner le monde où nous vivons, jusqu’au jour où une formidable vague de fond le viendra balayer.

C’est une pareille vague qui vient de submerger l’Allemagne d’après-guerre en emportant sur son passage toute la république des lettres allemandes. Quelques phares sont restés debout, tels Stefan George et Gerhart Hauptmann, puis des îlots de verdure se sont montrés à l’horizon, tandis que l’air est devenu respirable; la santé a ainsi succédé à la pourriture et une véritable renaissance s’est manifestée dan les lettres allemandes.

Le sens des choses éternelles est revenu habiter l’âme des des écrivains d’outre-Rhin, et au lieu de s abandonner à la vaine description de tableaux de mœurs plus ou moins sombres et scabreux, ils ont retrouvé des sujets à la mesure de la grandeur de l’homme qui est en devenir dan le Troisième Reich.

La poésie et sortie de l’ombre où l’avait relégué le littérateurs de la République de Weimar et elle a pris un essor dont on aurait mauvaise grâce à vouloir nier la magnificence.

Tandis que le littérateur n’est qu’un pauvre alchimie du verbe, un homme de la lettre qui n’écrit que pour prendre place dans les Manuels de Littérature, le poète au contraire est l’homme de la vie qui, pour reprendre l’expression du poète flamand Wies Moens, déploie on poème comme un étendard et le porte devant son peuple; il est celui qui plante son chant comme un arbre dans le cœur de sa patrie, les oiseaux et les étoiles venant nicher dans son faîte…

Le poète parle ainsi le langage de ceux qui de toute éternité ont uni le ciel à la terre, et sa poésie est la sagesse même, car en elle se traduisent toutes les pulsations de la vie. Le sang des ancêtres l’enrichit de sa sève puissante et la douce souvenance d antiques cantilènes vient l’habiter de son charme.

La nouvelle poésie allemande n est pas seulement une poésie violemment anti-littéraire, mais encore et surtout une poésie traditionaliste dan le sens le plus pur du mot.

L’appel du passé se traduit aussi hie dans le choix des thèmes, souvent empruntés à l’Allemagne médiévale, que dans la structure du poème. Celui-ci revêt volontiers la forme épique et la ballade, ce genre spécifiquement germanique, connaît un renouveau dont le poète bas-allemand Albert Maehl marque certainement l’apogée.

Nos habitudes littéraires, trop orientées vers les horizons mallarméens de la poésie pure rejetteront sans doute cette conception de la poésie, parce que trop entachée de scories. Elles lui préféreront alors les abstraction d’une poésie défaite des contingences qui ne seraient point celles de l’intelligence.

Mais n’oublions pas qu’un abîme toujours plus profond se creuse entre le monde latin et le monde germanique, et que cette mesure a latine de la poésie a perdu toute signification dans l’Allemagne nouvelle. Avec le poète Hans Schwartz l’on y reconnaît, au contraire que la poésie n’est point défaite des contingences, mais que c’est par les vertus du cœur qu’elle plonge au plus profond de celles-ci :

Am Anfang aller Sage klingt das Herz [2].

Ce sont ces vertus du cœur qui ont conduit à une certaine forme d’unanimisme basée sur les liens du sang qui unissent le poète à la communauté ethnique dont il est partie intégrante. Dans l’enchaînement de destinées le poète n’est qu’un chaînon entre ses ancêtre et ceux qui naîtront de son sang. Son destin leur appartient et devant eux il est responsable de ses actes. Ainsi la poésie répond d’une servitude dont le poète tire le meilleur de lui-même.

Son inspiration ne s’abandonne plus guère aux délectation moroses d’une personnalité isolée et perdue dans l’océan des passions humaines, mais elle se sent heureusement portée par tout ce qu’il y a de grand et de puissant dans on peuple. Elle appartient aux mythes qui habitent sa race et qui la conduisent vers les sommets de la grâce. C’est ainsi que le poète devient un médiateur et un mage. Il est un visionnaire qui transporte les hommes dans le monde des plus sublimes fulgurations. Dans des échappées de clair-obscur, il évoque les grande ombres du passé et nous entraîne dans le sillage de leur gloire. puis son verbe nous montrera le pathétique des deuils qui peuvent frapper un peuple. Il demeurera toujours noble et puissant, car il et habité d’une grande piété envers le hommes et les dieux.

Cette poésie est comme un écho repris a plusieurs voix, de de la poésie d’un Patrice de la Tour du Pin, le seul poète que l’on puisse situer en France dans les parages de la grande tradition médiévale, et avec lui les poètes d’Outre-Rhin pourraient nous dire :

« Sagesse! Il faut viser aux chose éternelles…
Retourner vers le temple et ses secrets accords.
Où l’on entend, quand on se penche sur leurs stèles
Si doucement, battre le cœur des mort.

Tout comme leur jeune confrère française, ils ont fait dévier le Jeu vers le Divin et leurs chants résonnent comme des hymnes, comme des cantiques, mais au lieu de s’élever comme lui vers la Joie d’une Quête béatifiante, ils vont encore tout courbés sous le poids du destin qui a si durement frappé le peuple allemand.

Dans la dernière de ses Sieben Sagen, le poète Hans Schwartz nous chantera ainsi un requiem de plu émouvants à la gloire de ceux qui sont morts dans les boues de Flandre :

« Aus Morgennebeln schreitet eine Sage
im grauen Rock einher – o Herz sei stark !
Das deutsche Volk erliebt die Totenklage,
es trauert um den Tod von Langemark ! » [3].

Mais au lieu de se laisser submerger par la douleur, le poète appellera la jeunesse à un destin nouveau, fait à l’image du plus pur idéal chevaleresque; il l’exhortera à la grandeur et à toutes les vertus de la volonté de puissance.

C’est en pensant à cette jeunesse que le poète Hermann Claudius intitulera l’un de ses recueils de poèmes : « Das dein Hertz fest sei » (Que ton cœur soit fort), tandis que Hans Schwartz chantera :

« So man euch erkennt an eurer Fahne, haltet stand !
Sie ist noch splitterndheilig, und kein Schmartz entstellt
wie eure Seele sein ! » [4].

Sous l’impulsion des poètes, un héroïsme sublime s’est emparé de la jeunesse allemande; elle songe aux antiques héros de la légende et du mythe; elle s’élève ainsi au-dessus des contingences quotidiennes et fait appel à l’austérité du spartiatisme, dont un Gottfried Benn vient de faire l’éloge dans un livre qui établit les rapports entre l’art et la puissance [5] .

Le monde dorien, dont le temple aux colonnes nues est l’expression la plus noble, devient comme un symbole. L’ombre des grands poètes allemands d’inspiration hellénique vient à la rencontre de cette restauration de l’héroïsme et de la gravité. Hölderlin s’avance ainsi vers nous en compagnie de Nietzsche et de Stefan George, et de leurs œuvres s’élève le miracle quotidien qui s’appelle « Vergottung des Leibes und Verleibung des Gottes ».

C’est surtout parmi les disciples de Stefan George que s’accomplit ce travail de « divinisation » de l’homme, et parmi ceux… ci nous citerons tout particulièrement Kurt Hildebrandt, l’auteur d’une profonde et magistrale étude sur Platon [6], et Ernst Bertram qui a publié tout récemment un véritable bréviaire de l’idéal poétique de l’Allemagne nouvelle [7].

Grâce au long travail de libération de tous les sens dont procède la divination du corps le poète atteint enfin à la liberté du verbe, il le défait des contingences sociales et l’enfouit au plus profond de lui-même, là où nulle contrainte extérieure ne pourra plus l’atteindre.

« Si vous avez en nous une parole vraie vivante et saine, dira Bertram, élevez-la jusqu’aux sommets, aussi haut que possible, et là, loin de toute oreille profane, accordez-la au vent et aux étoiles … elle redescendra du nuage sous forme de pluie bienfaisante et les étoiles la réfléchiront. »

Plus loin, il affirmera cependant : « Oui, nous sommes prisonniers, nous et nos paroles, nous sommes prisonniers de notre peuple millénaire, de son sang et de son destin, des esprits bienfaisants et malfaisants qui l’habitent, de son espoir, toujours renouvelé, et de ses infinies possibilité. » Et pour conclure : « La liberté du verbe est sa liberté de triomphe, Toute parole est nostalgie : nostalgie du grand silence de l’acte, nostalgie du silencieux abandon de l’amour, nostalgie du chant spirituel de l’éternité. »

Dans sa Runenlied, Hermann Claudius lui répondra comme en écho :

« Es gehen Worte un ter uns um
die sind wie der Odem Cottes
wie der Odem Gottes. der am Amfang war.
Sie steigen aus Ewigkeiten herauf,
aus dem Ur,
und schreiten zveiter in netze Ewigkeit. » [8].

Grâce à ses poètes, l’Allemagne est actuellement en passe de devenir ce Neue Reich que Stefan George avait entrevu et magnifié dans son dernier recueil de poèmes. Stefan George, en effet, n’y considérait pas seulement le poète comme le gardien du feu sacré, mais encore comme l’artisan de l’avenir, celui dont l’enthousiasme crée un monde à la mesure du plus haut idéal humain :

« Es führt durch sturm und grausige signale
Des frürots seiner treuen schar zum werk
Das wachen tags und pflanzt das Neue Reich. » (9)

Ce nouvel empire n’est pas que la patrie intérieure du poète, comme d’aucuns le veulent affirmer, mais bien l’incarnation de cette Allemagne Eternelle à laquelle ont œuvré tous les grands poète d’outre-Rhin, depuis Walter von der Vogelweide, jusqu’aux plus récents disciples du mage de Bingen. Leur foi en cette Allemagne est immense; elle les conduit à une mystique du « Deutschtum » dont seuls les esprits corrompus par un esthétisme libéral se gausseront avec une suffisance digne de leur médiocrité …

La ferveur des poètes dont nous venons d’évoquer l’idéal fait baigner toutes leu œuvres dans une atmosphère religieuse qui commande le respect. Ils rappellent les bâtisseurs de cathédrales. Leur chant est comme le jeu des orgues, profond et puissant, et par les effluves du Divin auquel il participe, il nous plonge dans la plus pure tradition du panthéisme idéaliste dont Eckhaert, Jacob Boehme, Angelus Silesius, Novalis et Schelling marquent les glorieuses étapes.

Les poètes allemands d’aujourd’hui dépassent ainsi toutes les contingences de l’éphémère, pour atteindre à un des moments les plus sublimes du devenir poétique.

Marc. EEMANS.

[1] Fait particulièrement significatif à cet égard nous paraît cet article récent d’André Breton : « Limites non frontières du Surréalisme », ou l’auteur veut situer historiquement une exposition surréaliste entre les occupations d’usine par des ouvriers grévistes et la guerre civile en Espagne…

[2] A l’origine de tout mythe se trouve le cœur. »

[3] « Des brouillards du matin s’élève
une triste épopée… ô cœur, sois fort !
Le peuple allemand entonne un chant funèbre,
il pleure ceux qui sont morts a Langemark !

[4] « Si l’on te reconnait
à ton étendard, tiens ferme ! Il est encore
resplendissant de sainteté et rien ne ‘e souille tant
que la lâcheté. Ton étendard sera
comme est ton âme ! ‘»

[5] Kunst und Macht. Ed. Deutsche Verlags-Anstalt.

[6] Platon, der Kampf des Geistes um die Macht ». Bondi-Verlag , Berlin.

[7] Von der Freiheit des Wortes Ed. Insel-Bucherei.

[8] « Il y a des mots parmi nous
qui sont comme le souffle de Dieu,
comme le souffle de Dieu qui se trouvai aux origines.
Ils s’élèvent de l’éternité,
du principe originel
pour s’en aller vers une nouvelle éternité. »

[9] « A travers les tempêtes et les signes rougeoyants
de l’aurore il conduit ses fidèles vers l’œuvre
Du jour naissant et crée le Nouvel Empire. »

Les Cahiers Blancs no. 2, avril 1937, p. 33-39.

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