Pour un esthétique des profondeurs

Plus que toute autre, la peinture dite « surréaliste », même et surtout si elle et d’orientation métaphysique ou magique, est révélatrice de l’essence profonde de son créateur. Elle est comme une confession publique et une mise a nu totale de l’âme du peintre qui l’a conçue. Les altérations de l’être, les désirs inassouvis et les sublimations de la vie psychique de leur auteur s’y étalent à chaque phantasme dévoilé, et cela avec une acuité souvent ignorée de l’artiste lui-même.

Même les élucubrations gratuites d’épigones attardes qui se suffisent du cliché par trop éculé de la fameuse machine à coudre a couplée à un quelconque parapluie nous sont étrangement révélatrices du vide congénital et des complexes de robot en délire de ceux qui le concurrent. Bien que sans la moindre authenticité, elles n’en sont pas moins pièces cliniques et objets d’étude psychologique.

Quant aux œuvres de résonance réelle, leur message profond devrait pouvoir étudier tant selon la discipline de la psychologie des profondeurs que de l’entendement magique qui nous vient du plus loin tain des ages, et qui fait de l’homme ce « mystère sacre » devant lequel nous ne cessons de nous interroger et de nous émerveiller.

On est en droit, des lors, de s’étonner de la carence de la critique d’art devant la peinture dite « surréaliste », de sa scandaleuse superficialité dans l’analyse des œuvres étudiées.

Rien, par exemple, dans telle monographie sur l’art de Salvador Dali qui s’applique a expliquer les permanentes pitreries du maître de Port-Lligat, tout comme rien n’y essaye de pénétrer la signification obsessionnelle de tel ou tel thème sans cesse ressassé en la monomanie du peintre du prodigieux « Spectre de la libido », ou du non mains beau « Chevalier de la Mort ». Et ce ne sont certainement pas les proclamations provocatrices de Salvador Dali lui-même quant a la prééminence de sa méthode paranoïaque critique qui nous permettront d’approcher ce qu’il y a d’authentique dans son art. Sans doute nous donne-t-il dans sa littérature délirante plu d’un indice susceptible d’orienter Je critique quant aux origines et au sens de sa thématique. Aussi, connaissons-nous de court commentaires de sa main, en marge de certaines de ses toiles, qui sont singulièrement éclairantes. Cela n’empêche que le mystère Dali demeure, tout comme demeure le mystère du Picasso qui s’acharne depuis quelque cinquante an au viol sadique de la forme et a la négation de la tendresse et de la piété de ses œuvre de jeunesse. Ce sadisme esthétique serait-il le fait d’un « mal aime », comme la suggéré un des anciens intimes du peintre, qui e vengerait ainsi – peut-être inconsciemment – du drame de ses déboires sentimentaux ?

Il y a aussi le mystère Chirico. Jamais, en effet, un critique ne s’est essaye a expliquer le miraculeux jaillissement métaphysique de ses premières œuvres, tout comme personne n’a pu déceler le mobile secret de ses reniements ultérieurs, et ce ne sont certes pas les mémoire du peintre qui nous permettront de pénétrer les arcanes de son œuvre si lourde de signification.

Quant au mystère Max Ernst, on en cherchera vainement l’explication dan le volumineux ouvrage que Patrick Waldberg a consacre a e peintre. Les amateurs de la petite histoire y trouveront ample moisson d’anecdotes, mais ceux qui aimeraient connaître le pourquoi et le comment de telle ou telle toile toute voilée d’énigmes resteront cruellement sur leur faim.

Même le grand et combien lucide André Breton demeure a la surface du sujet, aussi bien dans « Le surréalisme et la peinture », que dan son récent « Art magique». Que de déceptions, en effet, ne réserve pas la lecture de ces livres si prometteurs d’un approfondissement des sources, des nécessites et des arcane de cette peinture qui est l’objet de a dilection et de la nôtre !

Est-ce a dire que cette peinture est discursivement impénétrable et ne peut être approchée que par du vague et des formules hermétiques faites a la mes ure de son ésotérisme plu ou mains réel ?

Il nous est difficile de le croire, d’autant plus que Freud et nombre de ses disciples se sont appliques a faire la psychanalyse de l’art en général, ou de tel ou tel écrivain, poète ou artiste en particulier. Le livre de Freud « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », ainsi que on « Gradiva », ont devenus des classiques du genre. Mais la psychanalyse a été trop aveuglée par son préjuge pansexualiste que pour pénétrer tous les mystères que nous proposent le problèmes de la création artistique et de ses nécessites intérieures.

Autrement riche de possibilités nous paraît être la psychologie des profondeurs de C. G. Jung, comme nous le montre, par exemple, l’essai de ce grand savant sur les « Problèmes de l’âme moderne », qui nous présente une psychologie de l’art, pleine d’ouvertures réelles sur les mystère de a genèse.

La méthode comparative employée par l’historien d’art allemand Gustav René Hocke a permis, d’autre l’art, de mener une vaste enquête a travers le temps sur les multiples aspects et les constantes du maniérisme européen dont l’art surréaliste, selon cet auteur, ne serait qu’une de plus récentes métamorphoses. Sans doute dans « Die Welt als Labyrinth » (Ed. Rowohlt-Hambourg), ne trouvons-nous nulle part une analyse serrée d’un cas particulier, mais le livre ne nous en parait pas moins capital pour une meilleure compréhension de l’art fantastique et magique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours. Et d’ailleurs, quelle ampleur dans le plan général de l’ouvrage, quelle érudition. A cote de lui, « L’Art Magique » d’André Breton n’est plus qu’œuvre de dilettante …

Une autre ouverture, tout au mains partielle, sur le mystère de la création artistique, nous parait être le livre de G. F. Hartlaub et F. Weissenfeld, « Gestalt und Gestaltung », dans lequel le grand historien de l’ésotérisme dans l’art et un psychiatre ont associé leurs disciplines respectives pour démontrer, à l’aide de quelque 210 illustrations, que l’artiste projette souvent, si pas toujours, dans ses œuvres, sa propre image corporelle, a moins qu’il ne l’y corrige d’une manière compensatoire. En tant que psychiatre, Weisenfeld s’appuie plu particulièrement sur la typologie de Kretschmer, pour étudier le problème particulier de la création artistique auquel s’attache ce livre.

Plus proche de la psychologie des profondeurs nous parait être le livre, en tou points remarquable, de Heinz Demisch, intitule « Vision und Mythos in der Modernen Kunst » (Verlag Freie Geitesleben. Stuttgart).

L’étude de Heinz Demisch s’applique a tout l’ensemble de la peinture moderne de cette première moitie du XXe siècle, depuis le fauvisme jusqu’à l’art non-figuratif, en passant par le cubisme, l’expressionnisme et le surréalisme. Dans toutes ces tendances de l’art moderne, l’auteur croit reconnaître une commune insurgence de l’élément visionnaire et mythique. Chez tel peintre, le jaillissement n’est que sporadique, mai s chez tel autre, il est continu et se présente avec une force étrangement obsédante, ainsi chez Marc Chagall et la plupart des peintres surréalistes. Ce jaillissement visionnaire et mythique, nous fait remarquer l’auteur, ne se fait que rarement au départ de réminiscences mythologiques, car il vient des profondeurs mêmes de l’être, et ressort le plus souvent a l’inconscient collectif et a on monde des archétypes.

Le livre de Heinz Demisch est ainsi a considérer comme une des premières application de la psychologie a cette esthétique des profondeurs que nous souhaitons voir naître. Sous la plume de Heinz Demisch, certaines ce œuvre de Salvador Dali et de Max Ernst, pour ne citer que ce deux peintres, sont, en effet, analysées pour la première fois avec une rare acuité de telle sorte qu l’on aimerait lire de ce critique allemand une enquête méthodique sur les sources in conscientes aux quelles ces deux artistes, ainsi que que leurs émules, doivent le meilleur de leur message. La méthode suppose une érudition des plus vaste, tant dans le domaine de l’histoire de l’art que dans celui de la psychologie des profondeurs, sans oublier le vaste domaine, encor si mal explore, de l’histoire des religions, aussi n’est elle guère à la portée du premier écrivaillon venu qui veut se fa ire passer pour critique d’art.

Il serait injuste de passer sous silence le travaux, tous remarquables, de Michel Carrouges : « La Mystique du Surhomme », « André Breton et les Donnée fondamental es du Surréalisme » et « Les Machines célibataire ». Il serait tout aussi grave d’ignorer « La Poésie Moderne et le Sacre », de Jules Monnerot, ou « La Philosophie du Surréalisme », de Ferdinand Alquié, de même que certaines études de Georges Bataille ou de Roger Caillois, dont « Le Mythe et l’Homme» de ce dernier.

Les remarquables travaux consacre par Gaston Bachelard a l’imagination matérielle selon la loi des quatre éléments constituent par ailleurs, quoique trop exclusivement appliques a l’expression écrite, un apport capital aux études en ce domaine.

Mais d’autre érudits se sont également mis au défrichement de cette terra incognito qu’était jusqu’ici l’esthétique des profondeur, et leurs travaux – peut-être encore que simples travaux d’approche – sont régulièrement publics dans la revue « Antaios » qui paraît depuis un peu moins d’un an a Stuttgart (Ernst Klett Verlag) sous la direction de l’historien des religions Mircea Eliade et de l’écrivain Ernst Jünger. Signalons également toute la série d’études fort remarquable parues jusqu’ici dans la collection « Symboles » (éditée par Flammarion), que dirige M. M. Davy.

Nous nous proposons de faire ici régulièrement écho aux travaux le ressortissant a l’esthétique des profondeurs, aussi prions-nous tous ceux qui pratiquent cette nouvelle discipline de l’histoire de l’art, de nous faire tenir, ou leurs publications en ce domaine, soit des notices bibliographique les con cernant.

Marc. EEMANS

In : Fantasmagie no. 2, mars 1960, p. 3-5.

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