Jean-Jacques Gailliard sur Marc. Eemans

Je tiens Marc. Eemans pour un artiste. Et même, sans qu’ille paraisse, pour un classique (*).

Des peintres-peintres : techniciens, artisans de la peinture, il y en a beaucoupbeaucoup trop … qui tombent dans l’industrie et se ruent sur des briques de fromage ou le steak en béton armé.

Certaines saisons, les peintres pleuvent dans des galeries, sans tomber de … blancs nuages. Ils rendent le plafond céleste maussade, la terre humide et rhumatismale. Le streptocoque et le gonocoque sont faciles à attraper. Ce sont des maladies qui nous attristent, nous assomment par surcharge de matériaux pas toujours colorés, de productions qui font pleurer nos belles façades, assombrissant, trempant notre humeur dans le marasme. Que faire de ces milliers de kilos de brocante déversée chaque jour sur le marché ?

Les artistes, eux, sont rares. Ils figurent en petits nombres. On les compte. Ils ne constituent pas une force et sont plutôt négligés.

Marc. Eemans est un artiste.

Depuis bien avant la dernière guerre, je remarquais des signes d’activité résolue, volontaire et déterminée chez Marc. Eemans ; dans ses divers choix, de personnages et tendances et je puis affirmer qu’il est resté fidèle à ses traditions, dans ses manœuvres de combattant pour un goût que j’estime élevé, digne d’être qualifié de bon – bien que les définitions sur cette valeur, qu’elles viennent de Platon, de Lamennais, de Schopenhauer, de Kant, de Flaubert, de Stendhal ou de Paul Voituron – ne nous servent pas mieux dans la pratique que celle, raccourcie, de Tartempion qui dira devant son chromo : “J’ai senti ça comme ça”.

Une fois pour toutes, qu’on renonce à prétendre que le goût est si discutable et que le bon appartient tant au commun qu’à l’élite.

Malgré toutes les louables intentions de l’Etat en matière de Culture évolutive, il n’en reste pas moins, qu’au retour des congés payés, on n’empêchera pas le populaire de joindre à ses bagages, entre autres des souvenirs horribles, par exemple, du genre négreries frelatées – au demeurant folkloriques – achetées aux portes du Palais des Boromées à Stresa. On est fixé sur la qualité de cette camelote de bazar- de quoi vous dégoûter des voyages – au point de ne plus pouvoir justifier et affirmer, à moins d’être de mauvaise foi, que le beau reste le beau.

Maintenant, que le surréalisme a fait son chemin, renversé les barrières bourgeoises et irrité les esprits endormis dans la tradition en leur mettant sous le nez des flacons d’un sel volatil propre à les ranimer, il serait grand temps de reconnaître que Marc. Eemans fut un des premiers capitaines- si pas le premier à monter un “bâteau lavoir” belge – bâteau qui n’a rien à voir avec les cales sèches d’Ostende – et dont il a manié le gouvernail. Et quand on le voit figurer par le dessin, dans “Variétés”- la revue de Van Hecke, du “Centaure”, daté 1928, en compagnie de Chirico- Man Ray- Picabia- Jean Miro- Max Ernst- Hans Arp et fixé par la photo avec Nougé, Goemans, qui n’ont fait que bourdonner sans être des abeilles, Magritte et d’autres morts belges pour cette sociale des arts, on ne peut plus douter qu’une part du succès surréaliste lui revient chez nous, et on se demande pourquoi, il n’aurait pas droit à un chapitre de son histoire et pourquoi on ne lui trouverait pas une place dans nos musées ?

Marc. Eemans est un “chevalier” officiellement décoré, et j’espère que cette exposition au Casino-Kursaal d’Ostende fortifiera ses positions et qu’il gagnera des galons.

Une gloire posthume est tristement magnifique. Elle vaut moins qu’une gloire tardive, mais une gloire tardive est préférable encore à une gloire rapide qui vieillit vite. Je souhaite à Marc. Eemans la gloire.

Jean-Jacques Gailliard

(*) Il s’agit du texte d’un discours prononcé par le grand peintre Jean-Jacques Gailliard (1890-1976) lors du vernissage de l’exposition Marc. Eemans le samedi 14 juillet 1973 en la salle Montrose du Casino-Kursaal d’Ostende. Ce discours n’était pas prévu au programme officiel, mais il a fortement ému les quelques 150 personnes présentes (N. d. l’ E).

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