Le « trobar-clus » de Marc. Eemans

Arcanes d’un étrange tarot, dix dessins encadrés de noir sont confrontés ici à dix brefs poèmes en prose. On pourrait les nommer L’Escalier, La Jambe écorchée, La Caresse évadée, Le Linge et la Racine, Les Deux Tours, Le Mur ou le Moine, L’Herbe de Douleur, L’Arbre abattu, La Bouche écartelée, L’Enfant qui tombe ou La Mer. Ils ont en commun la présence du corps, féminin en général, qui surplombe ou traverse le paysage, les tours, les flots comme une réalité plus profonde, d’ordre « panérotique ».

Les poèmes sont d’allure hermétique dans leur simplicité solennelle. Le temps et l’espace, l’intérieur et le dehors, le passé et l’avenir, le corps et l’esprit s’y interpénètrent autant que les lignes pourtant contrastées des figures, où l’organique se mêle à l’architecture, le nu à la géométrie. Ces glissements sémantiques appellent au rêve, que d’autres poètes invoquent par l’écriture automatique. Les textes n’élucident guère le « sens » des images, mais influencent leur décodage en suscitant une interaction mystérieuse « sur quelque route faite de signes et de mots ». Oublier de devenir n’est donc pas un simple recueil illustré, mais plutôt un Gesamtkunstwerk en miniature, dont les moyens d’expression se complètent au point que le recueil offre dans son unité (typo)graphique l’équivalent concret du besoin de synthèse et de totalité dont témoigne tout l’œuvre de Marc. Eemans.

Oublier de devenir, paru en néerlandais sous le titre Vergeten te worden, dès 1930, – l’auteur avait alors vingt-trois ans – était le premier fruit d’une maturation précoce et rapide qui, commencée sous le signe de Lautréamont et du Symbolisme, s’était alimentée via Novalis et Blake aux sources de la grande tradition idéaliste, mystique et hermétique, selon un parcours passant par Hadewych, Dante, Swedenborg et les philosophes romantiques, pour aboutir à Breton et Van Ostaijen.

Ce dernier semble avoir passionné Eemans par sa conception de la poésie en, tant que premier degré de l’extase mystique. En considérant le subconscient comme le filon principal de l’expérience poétique, et les poètes mystiques comme ses premiers et ses plus purs mineurs de fond, Van Ostaijen conciliait en fait la tradition platonique et les découvertes freudiennes.

Quant au rêve d’unité d’André Breton, qui résolvait toutes les contradictions en « un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement » Eemans le fit sien, en se « convertissant » au Surréalisme. Il resterait toujours plus proche de Breton, idéologiquement parlant, que la plupart des écrivains surréalistes belges – il comptait Magritte, Nougé, Goemans, Lecomte, Mesens et Scutenaire parmi ses amis – par le rôle prépondérant qu’il accordait au subconscient, à l’intuition, à l’occulte et à l’hermétisme (1). A la femme également, aussi significative et déterminante qu’elle l’est pour Breton et Eluard, ou Bellmer et Delvaux. On pourrait même voir en Oublier de devenir, qui fut en son temps le seul recueil surréaliste de la littérature flamande, la préfiguration de certains aspects de Corps mémorable (1947) d’Eluard, tels le désir, l’amour et l’admiration du corps féminin, l’harmonie et parfois l’osmose avec un paysage, les dimensions de temps et de l’éternité, du souvenir et de l’oubli, et la présence constante, à l’arrière-plan, de la mer et de ses rivages. Cependant l’atmosphère et le sens profond d’Oublier de devenir diffèrent fondamentalement, tant du poème d’Eluard que de la Nadja ou de l’Amour fou de Breton, par exemple, et, plus encore, faut-il le dire, des attentes rêveuses des femmes de Delvaux ou de l’érotisme pervers du monde bellmérien.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître à première vue, ces formes sensuelles qu’Eemans cerne nettement, ces mains qui veulent saisir ou caresser, ces paysages méditerranéens et ces tours phalloïdes, ce « ciel rouge en toi » et cette ardeur à « cueillir ta chair » aboutissent à un renoncement ou même cohabitent avec lui, en, l’ascèse « d’amour d’amour pour toi ».

« Quitter » est un mot clé de ce « trobar clus » (2) de l’Amour, par lequel l’homme est enfanté adulte par la femme dont il se sépare pour cheminer dans le paysage infini, à la rencontre du « cristal ». Mais du prélude jusqu’au dernier poème, la mer escorte son chant, « la mer, la mer de ces yeux silencieux ». Yseult, Esclarmonde, Laure, Béatrice, Hélène ont ces yeux-là. Au siècle de Freud, un « Minnesänger », un chantre (et peintre) de l’Amour, a rendu avec Oublier de devenir son premier hommage aux « femmes de nos amours ensorcelées, mères de nos plus divins fantasmes » (3).

Paul HADERMANN

Professeur à l’Université Libre de Bruxelles.

(1) Eemans et Goemans baptisèrent en 1930 du nom d’« Hermès », leur maison d’édition où parut la même année Vergeten te worden, soit trois ans avant le lancement de la revue « Hermès ». Sur le rôle de cette revue, et sur l’œuvre d’Eemans en général, cf. P. Tommissen : Marc. Eemans. Bruxelles, Sodim, 1980.

(2) Terme provençal signifiant au moyen âge la tendance hermétique, « close », accessible aux seuls initiés, de l’amour courtois. « Trobar », trouver (des vers), est à mettre en rapport avec « troubadour », « trouvère », et semble venir du latin médiéval « tropare », composer des tropes, des mélismes.

(3) M. Eemans : Hymnode. Lierre, Calibrant, 1956, p. 78. Les poèmes de La Vision de Wola (1938) et l’Alliance éternelle (1942), Les épisodes mystiques et « vénusiens , du Livre de Bloemardine (1954) témoignent, au même titre que des peintures comme Anadyomène (1937), Habillées d’espace (1970-71), Le pèlerin tardif (1975) ou l’assemblage L’empire des caresses (1968), de cette constante dans son œuvre : célébrer la femme en tant qu’objet et incarnation de l’Amour qui mène au numineux.

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