La raison la première (René Baert)

“Wij zijn nog niet genezen van het woord.”
– Karel van de Woestijne

IMG_8832

I

La même ou le corps absorbe la raison
celle de vivre et l’autre et l’autre poésie
et l’autre blessée au torse de son propre labeur

chaque bête transperce ta main
et trépasse en chaleureux mensonges
en silences à toi
impossibles à prendre

tu tombes au tournant de toi-même
et relèves un corps d’autrui

le règne de ton corps
délivre en moi de si cruelles métamorphoses
que je ne sais plus maintenant où reposer la mort

tu détaches les murs de leurs identité

IMG_8833

II

Toi que n’étonne plus un corps
fais germer les rampes folles
aux doigts de ma candeur

l’oubli d’enfance
dont tu ne peux m’émerveiller
porte plus haut ton récit corporel

tu désertes l’inquiétude

IMG_8834

III

Conviens d’être l’incertaine
ouvre pour quelques voix les portes avec douceur

l’importance que prend ta voix
la façon dont l’air s’y brise
et l’échange de nos remords
font les feuilles immobiles et les rêves incolores

tu es si semblable à la chair
que les hommes s’y trompent
ils te retrouveront dans les marées du paysage

IMG_8835

IV

Si cela bien qu’en toi se prend à vivre
que j’étouffe en clandestins appels
quelque part où la voix prend forme de lumière

si cela pouvait vivre au temps de ton vissage

te souviens-tu de cette double mémoire
si consentante aux mains des naufragés
surpis d’avoir tenté l’amour

IMG_8836

V

Les rues n’ont plus d’amour
qui laissent vivre un bruissement de mortes
l’eau porte aux enfants leur songes
tu détournes le cours latent de ta mémoire
mais l’oeil ne survivant draîne ses anecdotes
forgeant au col de ton mépris
l’échode sa puissance

l’ombre de ta chair
refuse maintentant de se coller aux mortes

IMG_8837

VI

Je ne sais plus un seul mot
qui voudrait signifier espoir en quelque chose
tu es seule à maudire le dernier pas qui traîne
dans l’impasse insultée du chant vénal et tiède
donne ta chaleur aux oiseaux de barbarie
ta lourde innocence et leur sang si silencieux
sont sans paupières
sauve-moi de leur longue expérience
j’ai délivré le portrait de ton corps

une lente traînée de chevaux
souhaite pour la nuit ta chair
la blanche cécité des légendes
se referme sur toi

IMG_8838

VII

Je salue en toi la chose qu’on oublie
tu vins m’offrir d’être meilleur
malgré la transparence de ta mission

j’encourage avec toi le dernier assasin
qui n’a plus qu’un seul corps à plonger
dans l’éloquence

la femme traverse son innonence
tu traverses son mépris
son sang c’est moi-même
c’est l’arbre c’est la nuit

IMG_8839

VIII

Tu n’es plus que chair parmi tes yeux
les hommes se reconnaissent
l’amour et le pain
font pourrir le symbole et ses songs

je te prends en un même langage
alors tu désertes la parole
ton corps se brise à sa magie
tu t’y brises la raison la première

IMG_8840

IX

Tu aimes sans en appeler aux morts
à ta présence si aiguë n’aborde
qu’un semblant de victime

l’intimité se méprend à ton supplice
le sang plonge en toi son mirage d’idées
ton rêve indocile
est percant comme l’amour l’amour

la révolte frappe à l’aventure
tu n’y pourras rien briser
ta mémoire végétale fait germer
ses courants silencieux en moi-même

tu façonnes mon innoncence

la raison de détruire
vaut peut-être d’aimer

IMG_8841

X

J’ai cherché la raison de ton corps
seule
l’impuissance à vaincre
répond aux choses inutiles qui sont autour de toi

ton amour sur moi-même
qui s’obstine à vivre
est pauvre de sa réalité

j’erre aux environs de ta présence
tes yeux insultent à ma présence
la mer prend couleur de mon sang
aide-moi à tuer le poème qui fut
la raison d’oublier ton existence unique

il n’est plus temps de circonscrire de la mort
il n’est plus temps de poser un seul acte
les roseaux tombent
seul demeure un corps d’enfant d’amour
de mer de sang de mer d’amour d’enfant
d’amour.

BRUXELLES 1931.

Baert, R. (1933). La raison la première: 10 poèmes de René Baert : 10 dessins de Marc Eemans. Bruxelles: Éditions “Hermès”.

Advertenties
%d bloggers liken dit: