La mission du poête (René Baert)

René Baert (1903-1945)Odilon-Jean Périer fut bien inspiré lorsqu’il intitula l’un de ses livres « La vertu par le chant ». Un tel titre équivaut à une définition, et quelle définition ! Par une intuition qui rarement le trompe, le poëte a découvert le sens de la mission de l’art. L’heureuse union de deux substantifs suffit à nous ouvrir un monde. Nous nous rappelons les moments les plus pathétiques de l’aventure humaine et nous comprenons que le meilleur en nous doit être au service de tous. Si l’art est tout d’abord un phénomène purement individuel, si tout se passe comme si l’œuvre créée était profondément inutile,… il apparaît, à la réflexion, que rien de ce qui touche l’individu ne saurait être indifférent au monde. L’artiste paraît évoluer dans une vie qui ne le concerne pas ; ses préoccupations sont aux antipodes de celles de ses contemporains et pourtant n’est-il pas mieux que quiconque la mesure du monde ? Aussi hermétiques puissent-elles apparaître aux regards du commun des mortels, certaines œuvres d’art n’attendent que leur temps pour passer des mains des élites à celles du peuple. Tôt ou tard une œuvre sincère « entrera » dans le peuple, car rien de ce qui est vraiment beau ne saurait échapper à la masse. L’artiste, consciemment ou non, travaille toujours pour tous les hommes. La beauté de l’œuvre est en raison directe de sa portée sociale. Le public qui dit ne rien entendre aux œuvres d’exception est cependant mêlé chaque jour à l’esthétisme de son époque. Le peuple ne penserait pas comme il pense et n’agirait pas comme il agit, si des siècles de culture artistique ne l’avaient point précédé. L’art procède du besoin de se faire entendre du besoin de communiquer et de traduire quelque émotion : il est un signe, une convention entre les hommes ; il est un chant parce qu’il fait appel aux sources mystérieuses de l’être parce qu’il recherche un langage harmonieux, parce qu’il rejette ce qui lui paraît indigne. De telles prémices marquent déjà la noblesse de cette activité humaine qui naquit en même temps que le monde; elles nous disent déjà que l’art fait appel au meilleur de nous-même et que son rôle est véritablement social. Si l’homme éprouva quelque jour la nécessité de transmettre ce trop-plein d’allégresse ; s’il voulut à son cri quelque forme qui le rendît communicable, c’est qu’il voyait dans un tel acte, davantage qu’un habile divertissement.

Dès que nous écrivons, peignons, chantons ou sculptons, nous accomplissons un acte d’une portée à la fois esthétique et sociale. Ce qui vient de la générosité est au service de tous les hommes, et ce qui est au service de tous les hommes porte en soi sa propre vertu. Si l’œuvre d’art est capable de déterminer notre comportement, si devant elle, nous remettons en question la signification de l’existence, et si notre méditation alors est susceptible d’orienter notre vie dans un sens nouveau, c’est qu’indubitablement nous sommes en présence d’une force dont la portée esthétique ne constitue peut-être que le plus pauvre aspect. A la vérité, la grandeur d’une œuvre se mesure à sa spiritualité. La spiritualité seule est capable d’opérer le miracle. Sans doute, le chef-d’œuvre exige l’union de la technique et de l’esprit, sans doute, l’habileté est-elle capitale en cette matière ; pourtant si le tableau que nous contemplons ou le chant que nous écoutons ne fait point en sorte que que nous nous interrogions sur nous-même, l’on peut affirmer alors qu’il n’y a pas œuvre d’art.

Ce n’est pas lorsque la technique heurte brusquement nos habitudes, ce n’est pas lorsque la matière grandiloquente succède à la manière « intimiste », que nous avons affaire à un art décadent,… mais bien dès cet instant où l’œuvre nous incite à discourir et non pas à méditer.

Le beau en soi n’existe pas. L’art pour l’art est une formule qui procède de l’incompréhension totale du rôle social de l’œuvre esthétique. Le beau cependant ne doit point se donner pour but d’atteindre au moral. L’artiste n’est pas un moraliste a priori. Lorsque le peintre se met devant sa toile, il ne doit pas se demander: « quelle vérité supérieure vais-je encore démontrer aujourd’hui? » ; il suffira qu’il compose suivant son cœur, et en tenant compte des règles éternelles du métier.

C’est en homme que l’artiste doit travailler, en homme spécialisé sans doute, mais Jamais en pur esthète. Qu’il connaisse sur le bout des ongles les possibilités de sa technique, que sa virtuosité ne soit mise en doute par personne : mais que tout cela, sous peine de déchéance, soit au service de la société !

Dans le temps présent, l’art a un rôle prodigieux à tenir. L’Europe, notre Europe, a plus que jamais besoin d’une morale collective. Il convient que pour chaque peuple un même mot signifie une même chose !… et qui mieux que les artistes, peuvent contribuer à l’assainissement des esprits ? Si les peuples avaient mieux écouté la leçon des grandes œuvres d’art, l’on aurait évité bien des malentendus. Si l’éducation artistique avait été mieux comprise, si le grand public avait pris l’habitude de s’initier quelque peu à la poésie, si pendant leurs loisirs les travailleurs avaient trouvé des guides. éclairés, si MM. les critiques avaient fait tout leur devoir, si l’on avait « réalisé » que l’histoire des hommes est écrite tout entière dans les chefs-d’œuvre qu’ils nous laissèrent, l’on aurait sans aucun doute écarté quelques-une des plus terribles fléaux de ce monde.

En 1921, et à propos de musique, Alain écrivait : « On comprend bien que les douces larmes ne sont pas données sans le secours du poëte. Ici le poëte ce fut le musicien. Ce tut donc l’artiste qui sauva l’homme ; l’homme put sentir en homme ; ce jour-là un Allemand pouvait y venir ; il était homme et cela suffisait. Malheureusement ces merveilleux moments n’ont point duré. Autrement, quoi de plus simple que de faire la paix avec le plus musicien des peuples peut-être ? »

La première tâche aujourd’hui consiste à établir les ponts qui doivent rapprocher l’art du peuple. C’est aux éducateurs que revient l’honneur d’ouvrir le feu. Tout chez nous, comme chez plusieurs autres peuples d’Europe est à refaire en matière de culture générale. Nous pouvons nous enorgueillir de posséder l’une des plus belles traditions artistiques. Tout, ici, est à portée de la main : il n’y a qu’à choisir, il n’y a qu’à montrer. La première grande tâche que nos éducateurs et nos critiques doivent mener à bien, c’est de faire connaître les chefs-d’œuvre de notre art national. La société nouvelle s’édifiera avec le concours de tous, pourvu que chacun soit à sa place, et que chacun se donne tout entier à l’accomplissement de son devoir.

Il est évident que l’harmonie du monde est au prix d’une morale supérieure,… mais nuls mieux que les créateurs d’idées et les poëtes ne sont préparés pour jeter les bases d’une semblable éthique, nuls, mieux qu’eux, parce que leur œuvre est à la fois le miroir de leur peuple et de leur temps.

Baert, R. (1944). A la recherche d’une éthique. Bruxelles: La roue solaire, 127-133.

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