Aubin Pasque

Aubin Pasque, La Tentation De Saint Antoine (1951).

Aubin Pasque, La Tentation De Saint Antoine (1951).

« Il y a dans le chemin qui conduit à la beauté, une échappée vers un monde transfiguré, un monde différent du nôtre. »

Nicolas Berdaief.

Chaque art possède son langage propre qui lui permet de provoquer, soit par des moyens directs, soit par des moyens empruntés à d’autres domaines, une émotion esthétique plus profonde.

A notre époque, comme au cours des siècles, les arts plastiques ont subi les courants les plus contradictoires sans que leur essence en soit modifiée.

Le style d’un artiste est l’indice de sa personnalité. Il est l’émanation d’une foi, le reflet harmonieux d’un élan vital.

Ce n’est qu’après avoir atteint une puissante maturité que l’artiste peut rendre un son personnel – et c’est bien en cela que consiste la lutte de l’artiste : mettre sa personnalité au service d’un acte de foi: Quelle que soit la manière de peindre et la chose que l’on peint, il faut, comme dit Rilke, « qu’elle étende ses racines au plus profond de l’être ».

Rendre l’essence des choses par leur forme extérieure, c’est sur cette base que l’artiste édifiera son œuvre. S’il est des artistes directs dont on pénètre facilement les créations, d’autres, qui font appel à des domaines plus hermétiques, ne se livrent pas de premier abord. Aubin Pasque est de ceux-ci. Pour comprendre le sens cosmique, fondement de sa recherche tourmentée, il nous faut en analyser soigneusement les éléments. Son art nous fait pénétrer dans le monde verrouillé de l’inconnu ; il est fait d’équilibre entre l’utilisation d’éléments purement picturaux et leur pénétration métaphysique.

Ce peintre possède un sens nordique du symbole mais assoupli par un esprit latin. Ces caractéristiques opposées et sa connaissance des systèmes philosophiques servent sa profonde expérience intérieure.

Sans sacrifier à des esthétiques éphémères et avec des accents propres à son époque, Aubin Pasque va vers l’essentiel qui lui donne un moyen d’expression tout à fait personnel.

Quand Odilon Redon dit : « L’art suggestif est l’irradiation de divins éléments plastiques rapprochés en vue de provoquer des rêveries qu’il illumine, qu’il exalte, en incitant à la pensée »; on ne peut s’empêcher de penser à Aubin Pasque, en ajoutant cependant cette autre dimension : le rapport magique avec la genèse.

Mais le rôle de la peinture n’est pas uniquement situé sur le plan mental. L’art est la force créatrice qui rattache l’essence des choses à la connaissance tout en obéissant à des lois qui lui sont propres. Et Aubin Pasque poursuit dans son œuvre la recherche de l’équilibre entre la perception et l’expérience intérieure.

On ne notera pas de discontinuité dans l’évolution de cet artiste wallon, les mêmes préoccupations apparaissant dès ses débuts en 1922 : ce sont, la recherche de l’intensité des moyens d’expression, le cosmos, le secret du devenir et l’équilibre entre la ligne, la forme et la couleur. Le désir de rattacher à un ordre suprême le merveilleux caché dans le quotidien, de même que cette volonté de pénétrer jusqu’à la genèse sont d’ autres caractéristiques de son art.

Aubin Pasque est un de nos peintres contemporains. Il est ne le 31 mai 1903, à Cheratte, près de Liège, et cela le place dans la génération en pleine possession de ses moyens, dont le rôle est prépondérant dans la vie artistique de notre pays.

Cet artiste est une de ces personnalités qui arrive grâce à une fusion de valeurs spirituelles à ouvrir de nouveaux et vastes domaines à la peinture, représentée chez nous principalement par l’école flamande. Mais son art civilisé et raffiné s’oppose à cette peinture instinctive. C’est le propre de l’émancipation de ce Liégeois de relier une beauté sublimée au pouvoir magique de l’objet. Et si par esprit de recherche, il est parfois amené à nier l’élément plastique, il le fait sans porter préjudice au sens poétique de son œuvre.

En devenant plus conscient de ce qu’Herman Hesse appelle : « le chemin vers lui-même », Pasque, avec un raffinement extrême, est arrivé à se réaliser dans son imagination, sa profession de foi, sa croyance et son abandon à l’essence totale des choses.

Dans cette œuvre considérable il n’y a jamais d’excès. Le contenu comme la forme sont d’un coloris « assourdi » et mesuré. Le souci de cohésion entre l’observation visuelle et la charge intrinsèque pousse seul Aubin Pasque à une déformation symbolique de la réalité. Si on voulait ranger ses peintures, monotypes, bois, linos et dessins sous une forme artistique particulière ce serait dans les régions du réalisme magique. Il amène la réalité à un niveau toujours plus élevé en s’appuyant sur l’expérience intérieure.

Tels des sémaphores de l’invisible, il se sert dans son art des symboles originels de la vie, ces signes qui transmettent les mystères de l’existence. Dans la structure abstraite de ses compositions on retrouve souvent : l’horizontale exprimant la force de ce qui est terrestre, le mouvement des sphères et la profondeur grâce à laquelle le volume rendu abstrait perd ses limites ; tandis que la verticale est l’essence de la vie, l’axe de ce qui croît, la ligne de la richesse spirituelle. Le cercle indique la magie du tout, du cosmos. la grande unité ; le carré est la terre, la base et la matière ; le triangle dirigé vers le haut indique les forces spirituelles, la tension vers Dieu, dirigé vers le bas les forces telluriennes et parfois le triomphe du mal ; la spirale exprime le mouvement de l’ esprit et l’ove contient l’univers.

Ainsi cette peinture est un reflet de la tension symbolique que l’artiste maintient sous la contrainte de l’expérience, expérience en dehors du temps et dont les sources sont. dans la grande tradition ésotérique et dans toutes les manifestations de la vie.

Si on veut percevoir la beauté de son œuvre, il faut chercher à pénétrer la structure interne de sa conception du monde. Sur la trame de ses formes constructives se tisse la symphonie de la couleur. reflets d’ombres et de lumière, tandis que la mélodie unit le rythme par la force de la ligne et de la forme ; elle est le support de la pensée et l’élément créateur d’où naît le style.

Aubin Pasque, à la recherche de l’unité . a prospecté les domaines de la philosophie et de l’occultisme. C’est à la lumière de ses connaissances que son art, fait surtout d’ intuitions et de sentiment musical, s’ approfondit. On trouve entre ce que Venturi dit de Chirico et l’œuvre de Pasque des rapports étroits : « Réussir grâce à des associations . inattendues entre différentes facettes de la réalité à rendre perceptible le mystère de la vie », c’est la même transfiguration qui s’opère chez cet artiste wallon.

Si le développement de son art est contemporain du chaos des styles qui suivit la guerre 1914 il n’en fut pas profondément marqué. Nous constatons que dès sa première exposition, en 1922. l’arrière-plan de son inquiétude philosophique se décèle déjà. Il reste un témoignage puissant de l’élément constructif de la pensée du jeune artiste dans la toile : « Carrière » (1925) où le processus cubique apparaît comme un soutien complaisant. Mais déjà le peintre échappe à une conception purement euphonique de la couleur et des formes et tend vers un domaine plus ésotérique.

Dans la « Nature Morte » (1927) son métier s’assouplit. Une émancipation rapide se fait jour dans la toile purement surréaliste : « Mer et Coraux » (1927). Deux années avaient suffi pour que sa technique plus mûre se lie de plus en plus à sa pensée. Sa vision devient plus directe, plus sobre. Une période de dix ans semble se terminer provisoirement avec la toile : « Totems » (1932).

Aubin Pasque a éprouvé visiblement à cette époque la nostalgie de l’inconnu. La vie d’un monde étrange pénètre son œuvre. La dualité entre le réel et le magique se fond en un tout. Il est obsédé par les objets qui permettent plus que d’ autres un symbolisme métaphysique. Il reprend sans cesse les : « Objets et Paysage » représentés sous un rapport mystérieux, les « Nocturnes », « La Mer » et ses éléments des premiers âges, coquillages, algues et pistils, « La Genèse de l’Univers ». Autant de reflets de la vie intérieure de l’artiste. II ne synchronise pas ces objets, avec une palette sensuelle et éclatante, mais bien dans un chromatisme sensible, en parfaite harmonie avec le sujet.

Par la fusion de l’instinct, de l’imagination et de l’intelligence, la construction et la couleur s’équilibrent et Pasque atteint à la beauté transcendantale. Il ne recourt pas toujours à un symbolisme abstrait et son art n’ est ni desséché ni unilatéral. A côté de toiles comme : « L’Epreuve du Feu », « Le Partage des Eaux », « Rochers », « Reflets » et tant d’ autres, on peut trouver dans l’imagination plus simple des natures mortes et des paysages un écho de l’indicible.

Cet artiste possède une imagination assez riche pour ne pas se confiner dans une répétition qui aboutirait à un épuisement maniéré des mêmes thèmes. La fidèle reproduction du paysage a toujours été pour lui une source féconde. Des voyages à l’étranger, notamment en Hollande, France, Autriche, Suisse, Allemagne et Espagne lui font redécouvrir chaque fois de nouvelles possibilités. Ce sont autant de prises de contact avec l’aspect monumental de la montagne lui donnant l’occasion de traduire ce sens du fantastique qui est un de ses dons les plus précieux.

Le paysage forme souvent le tableau de résonance sur lequel le peintre compose avec une grande sobriété de moyens. « La Légende » et « Le Duel », expriment tout particulièrement cette union du paysage et du fantastique. Et comme un filigrane, cet élément imprime son image d’une façon ineffaçable sous la riche écriture picturale.

« La Tentation de Saint Antoine » ( 1951) est une étape importante dans son œuvre. C’est la lutte spirituelle du saint, l’homme qui marche dans la croix au grand carrefour mystique. Touchant à la réalité soudée aux fantasmes de l’abstraction, l’homme arrive à la fin de l’épreuve intérieure et l’apaisement est proche.

Aubin Pasque a réalisé une œuvre très étendue, elle comporte une vaste production de peintures, des séries entières de monotypes et de gravures sur bois, nombreuses sont celles qui furent achetées par les meilleures collections d’art des musées et par des connaisseurs. Cet artiste a fécondé par sa riche puissance créatrice chacune de ses expressions artistiques, qu’il s’ agisse, de panneaux décoratifs, de fresques, de céramiques ou de xylographies.

Il s’est révélé un illustrateur d’un mérite tout particulier dans ses dessins exécutés pour la publication de « La Vie de Saint François » par Jacob van Maerlant (Edition Musée van Maerlant, Damme), ou encore pour « L’Unité » de Jean Teugels. (Edition Ça Ira, Anvers). Sans porter préjudice au texte, Pasque extrait ses motifs de la pensée de l’auteur en ne renonçant pas à sa vision personnelle.

Visions étranges, nourries d’un sentiment profond et d’ expériences intérieures forment la matière puissante que Pasque imprime sur sa toile, son papier ou son bloc de bois en utilisant une technique en pleine maturité et ce rayonnement aigu de la beauté qui l’habite. Propre à son temps et chargé d’un sens universel, son art conscient est en harmonie intérieure avec les éléments de la vie.

Avec Hermann Hesse, Aubin Pasque peut dire : « Mon histoire n’est pas agréable. elle n ‘est pas douce et harmonieuse comme les histoires inventées, elle a un certain goût insensé et confus, elle participe de l’irraison et du rêve comme la vie de tous les hommes qui ne veulent plus se laisser duper ».

Dans sa façon vigilante de circonvenir ce qui est vrai, riche et lourd de sens métaphysique, la vision médiumnique d’Aubin Pasque nous fait redécouvrir la beauté cachée des grandes sources de la vie.

Remi DE CNODDER

De Cnodder, R. (1952). Aubin Pasque. Antwerpen: Ça Ira.

Advertenties
%d bloggers liken dit: