Ce que fut la revue méta-surréaliste Hermès (1933-1939)

HermèsS’il faut en juger d’après les historiens de l’art et de la poésie surréalistes en Belgique, ce mouvement se résumerait a l’activité de ce que l’on appelle, depuis Patrick Waldberg, l’un es principaux biographes du peintre René Magritte, la “Société du Mystère”. De ce groupe bruxellois feraient alors partie, outre René Magritte, les poètes Paul Nougé, Camille Goemans, Marcel Lecomte, Louis Scutenaire, Irène Hamoir, Paul Colinet, le poète-collagiste E.L.T. Mesens et le compositeur André Souris (1). Pour d’aucuns on peut y ajourer l’activité du “groupe surréaliste du Hainaut”, dont le poète Achille Chavée fut la figure de proue, un groupe qui ne fut pas toujours en amitié avec le cénacle bruxellois. A l’heure présente (1979), un tard venu, Marcel Mariën, joue un peu le rôle de l’homme omniscient ès orthodoxie surréaliste en Belgique, en groupant autour de lui plusieurs jeunes néo-surréalistes ainsi que quelques figures marginales.

Il ne nous appartient pas de dire ici tout ce qui a pu séparer le groupe belge de celui de Paris, tout comme il ne nous appartient pas de rappeler certains conflits qui ont pu surgir entre les deux groupes. Qu’il nous suffise d’évoquer à quel point le surréalisme d’un Magritte et d’un Nougé est proche d’un certain rationalisme cartésien pour lequel la poésie ne peut être que l’objet d’une concertation plus qu’attentive. Mais citons.Marcel Mariën à l’appui de cette affirmation: “Pour Nougé, pour Magritte, jamais il n’a été question de concevoir autrement l’activité poétique que sous l’angle de la préméditation”. Et plus loin: “Une celle démarche, il va sans dire, exclut le hasard en tant que facteur primordial. Elle réclame une attention soutenue, la méditation prolongée, des précautions, des ratures, des reprises, une hésitation, une prudence infinies” (2).

Dans le même écrit, Mariën oppose cette conception surréaliste belge de la poésie à celle d’André Breton en déclarant: “Or Breton, à partir de l’expérience de l’écriture automatique, a construit une théorie un véritable système philosophique qui élève l’inspiration naïve (3) au rang de vérité, ce qui l’englue à mon sens dans la mystique” (4).

De cette affirmation de Mariën, nous voulons détacher “inspiration naïve” et “mystique”, pour affirmer à notre tour qu’il faut être soi-même bien naïf ou faire preuve d’une totale incompréhension du surréalisme tel que l’entendait André Breton pour parler de “naïveté” à propos de l’inspiration poétique et d’une plus grande incompréhension encore pour affirmer que la conception que Breton a de la poésie “englue” celle-ci dans la “mystique”, d’autant plus que Mariën doit avoir une conception fort simpliste de ce que peut être le “mysticisme”…

Pour ne pas s’appesantir sur ce point, disons qu’il y a malentendu entre le surréalisme de Breton et celui des membres de la Société du Mystère, et ce malentendu se retrouvera sur bien d’autres points encore.

Lorsque Breton lança en 1930 son Second Manifeste du Surréalisme, dans lequel figure la fameuse proclamation: “Je demande l’occultation profonde, véritable du figuré du surréalisme. Je proclame, en cette madère, le droit à l’absolue sévérité. Pas de concessions au monde et pas de grâce”, avec sa longue note en bas de page et ses références au Troisième Livre de la magie, de même qu’au Quatrième, le fossé dut encore s’agrandir entre Breton et ses amis bruxellois, mais pas tous, car c’est ici que s’affirmèrent des affinités électives entre Breton et quelques membres de la Société de Mystère, notamment Camille Goemans, Marcel Lecomte et nous-même. Il y eut u cure certes point uniquement idéologique (car il y eut aussi d’autres raisons de rupture pour Goemans et nous-même, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister). Mais tandis que Lecomte continua à un ua à fréquenter autant le groupe Nougé-Magritte que celui des deux autres “dissidents”, ceux-ci se retirèrent dans cette “occultation profonde, véritable du surréalisme que réclamait Breton. Avec quelques amis nouveaux (dont nous parlerons plus loin), ils s’appliquèrent à approfondir les domaines spirituels do ru le Second Manifeste n’avait fait qu’entrevoir les possibilités de “réduction des antinomies” en écrivant “tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, cessent d’être perçus contradictoirement”.

Le poète expressionniste flamand Paul Van Ostaijen, qui fut durant quelque temps un compagnon de route des surréalistes belges, avait déjà reconnu l’apport “poétique” de certains mystiques occidentaux, orthodoxes ou non, pour insister sur la nécessité non pas d’une “poésie subconsciemment inspirée”, mais d’une “poésie consciemment construite avec récupération de la matière première”, soit du subconscient. Van Ostaijen, en tant qu’ami personnel de Goemans et de l’auteur de ces lignes, nous avait déjà orientés, bien avant le Second Manifeste, vers l'”occulte” et la “magie” de même que vers les Romantiques allemands parmi lesquels surtout Novalis, dont Breton devait à son tour subir les enchantements “magiques”. Il y avait donc convergence, et il n’y avait plus qu’à aller à la quête de tout ce qui pouvait conduire à la récupération de la “matière première” du “poétique”. Mais alors que les démarches ultérieures André Breton continuèrent à se situer dans un certain prolongement du dadaïsme et ne se complurent que trop souvent dans une approche superficielle de monde “subliminal” qu’il entendait révéler dans sa démarche poético-surréaliste, ses trois compagnons de route bruxellois songèrent à un centre d’études comparées de la mystique, de la poésie et de la philosophie qui trouva sa réalisation concrète dans la revue Hermès. Le titre même de cette revue est déjà révélateur de son orientation puisqu’il évoque l’Hermès Trismégiste de la Tradition. La note de éditeurs, rédigée par Camille Goemans, de même que le sommaire du premier numéro entendaient toutefois faire comprendre immédiatement qu’il ne s’agissait pas une nouvelle revue “traditionaliste” du genre Voile d’Isis.

Voyons tout d ‘abord la note des éditeurs, qui prend ses distances quant à l’esprit de chapelle si cher aux surréalistes tant parisiens que bruxellois, en affirmant: La revue Hermès ne présente pas un groupe bien défini, un faisceau de volontés communes dirigées vers un même but, une seule intention. Il semble bien au contraire que les personnalités qui s’y coudoieront seront aussi dissemblables qu’il est possible de le penser d’hommes dont les convictions profondes, la manière d’être et d’agir apparaissent dès l’abord comme aussi différentes. Seul le sujet de leurs préoccupations, ce à quoi ils appliquent leur pensée, les réunit, quels que soient par ailleurs leur point de départ et leurs tendances.

Les collaborateurs que parvint à réunir Hermès au cours de ses quelque sept ans de parution (5) vinrent en effet de tous les horizons: le croyant et 1’agnostique y côtoyèrent fraternellement le philosophe marxiste et le penseur non politiquement engagé, car au contraire des surréalistes “orthodoxes”, les deux directeurs et le Comité de rédaction entendaient se tenir au-dessus de la mêlée politique qui conduisit à la dislocation du groupe surréalistes “orthodoxes”, les deux directeurs et le conduisit à la dislocation du groupe surréaliste parisien ainsi qu’à celle de la revue Esprit dirigée par Pierre Morhange et dont les futurs philosophes marxistes Henri Lefèvre, Georges Politzer et Georges-Philippe Friedmann assuraient la haute tenue de pensée.

La direction de la revue Hermès était assumée par le poète René Baert et le signataire du présent article; son rédacteur en chef était le poète Henri Michaux, tandis que le Comité de rédaction se composait, outre Camille Goemans, du publiciste Joseph Capuano, de Madame Mayrisch St. Hubert, du poète et essayiste André Rolland de Renéville, du philosophe Bernard Groethuysen et d d’Etienne Vauthier, à cette époque bibliothécaire à la Bibliothèque Royale de Belgique. Parmi les principaux collaborateurs, nous citerons les philosophes Jean Wahl et Marcel Decorte ainsi que l’orientaliste Henri Corbin, par ailleurs un des premiers traducteurs français des philosophes allemands Karl Jaspers et Martin Heidegger. C’est dans la traduction de Corbin qu’Hermès eut le privilège d’être la première à révéler ces deux philosophes au public non spécialisé de langue française, bien avant r e Sartre ne publiât ses premiers écrits philosophiques dits “existentialistes”.

Mais voyons le sommaire de ce premier numéro de la revue. Il y avait là une traduction de la première vision de la mystique flamande sœur Hadewych (XIIIième siècle), un article de Friedrich Gundolf sur le poète symboliste allemand Stefan Georg, un article de Jean Wahl sur “Kierkegaard et le mysticisme” et un texte de Georges Méautis sur les mystères d’Eleusis et la science moderne ainsi qu’une “Note sur le yoga et la mystique. Par la suite, Hermès publia des numéros spéciaux sur le mystique flamand Ruusbroec l’Admirable, sur la mystique des Pays-Bas (réédité sous forme de livre en 1942. NDLR), sur Maître Eckhart, sur la poésie et la magie, sur la philosophie existentialiste de Léon Chestov, Karl Jaspers et Martin Heidegger, sur la mystique musulmane. Mentionnons également au fil des numéros, des traductions de plusieurs poètes pratiquant la “poésie métaphysique” dont William Blake, S.T. Coleridge, George Russell, Traberne, O.V. de L. Milosz, Henry Vaughen, etc., de la Vision de Tondalus, du poème mystique tibétain “La précieuse guirlande de la loi les oiseaux” (traduction intégrale), de textes de Tchouang Tseu (traduits par Pierre Leyris), etc.

Particulièrement significatives quant aux intentions plutôt voilées qu’avouées des éditeurs de la revue sont les “Notes sur la poésie et l’expérience” signées J.C.G., qui sont les initiales de Joseph Capuano et Camille Goemans, mais dom le style trahir surtout le mode de penser et d’écrire de ce dernier. On y décèle une démarche nettement “méta-surréaliste”, démarche d’ailleurs toujours sous-jacente à routes les préoccupations dans le domaine de la poésie des quatre principaux manœuvriers de la revue que sont, outre ses deux directeurs, Camille Goemans et Henri Michaux amis depuis l’adolescence.

Nous croyons superflu d’insister ici sur les accointances de Camille Goemans tant avec le groupe surréaliste parisien qu’avec celui de Bruxelles qui le récupéra d’ailleurs (après plus de dix ans de quarantaine pour des raisons qui n’ont rien de surréaliste), pour nous Intéresser plus particulièrement au “méta-surréalisme” d’Henri Michaux (6). Dès son entrée en littérature, en 1923, Michaux a suivi un itinéraire poétique à peu près parallèle à celui des surréalistes français, sans toutefois tomber dans les pièges de la facilité littéraire et les tentations du parisianisme. Voici tout d’abord quelques fragments de l’allocution prononcée par Michaux au XIVème Congrès International des P. E.N. Clubs à Buenos Aires le 14 septembre 1936: “…Je réponds de la sorte à la question: “Où va la poésie?”… Abandonnant le vers le verset, la rime, la rime intérieure et même le rythme, se dépouillant de plus en plus, elle cherche la région poétique de l’être intérieur, région qui autrefois était peut-être la région des légendes, et une part du domaine religieux…”. Et plus loin: “…l’étude de plus en plus poussée et expérimentale des troubles du langage, de la synesthésie, des images du subconscient et de l’intelligence tend à donner au poète la curiosité de toucher tout cela de l’intérieur, et le goût de plus audacieuses incursions aux états seconds, aux états dangereux de soi”.

Ne sont-ce pas là des paroles fort proches des préoccupations essentielles de la quête poétique d’André Breton, tout en étant fort éloignées de celles des surréalistes bruxellois? Mais chez Michaux, il n’y a pas que ces points de concordance, il y a aussi les divergences et ses critiques quant au mouvement surréaliste en tant que mouvement qui se voudrait efficace sur le plan de la révolution sociale. C’est ainsi qu’il a pu traiter les surréalistes de “pseudo-révolutionnaires” et de révoltés “bien gentils”, en qualifiant leur démarche politique de “révolte de pose, pas axée sur l’essentiel”. A l’encontre des surréalistes, Michaux prit fort tôt ses distances quant au freudisme et, dans un entretien avec Anne Le Bouteiller, il aurait qualifié les tentatives d’ouverture sur l’irrationnel entreprises par Breton et ses amis de “pose… fausse magie… balbutiements”. Tout comme ses amis de la direction d’Hermès, Michaux reprocha à Breton et à ses amis d’être restés à la surface des choses qui les préoccupaient et de n’admirer que de loin tout ce qui pourait élever le surréalisme au-delà de la littérature…

Ici il nous plaît d’attirer l’attention sur une démarche à peu près parallèle à celle d’Hermès qui se fit en Italie dans les années trente, mais dont nous ne prîmes connaissance qu’il y a peu en nous intéressant aux écrits traditionalistes et autres de Julius Evola, décédé à Rome le 15 juin 197 4. Dans sa jeunesse, Evola adhéra au dadaïsme de Tristan Tzara et publia même en 1920 à Zurich, dans la collection “Dadà’, une plaquette intitulée Arte Astratta (7). Par la suite, il aurait également été en contact avec André Breton, dont il aurait cependant très tôt rejeté le “dilettantisme” et, en 1927, il fonda avec quelques amis le groupe “Ur” qui sera assez proche par l’esprit et les intentions de notre revue Hermès. Aux sommaires de la revue qu’édita le groupe et dont l’ensemble fit l’objet d’une réédition en trois tomes intitulée Introduzione alla magia (8), on peut trouver nombre de textes qui auraient très bien pu figurer dans Hermès et dont certains y figurent en effet.

Dans le texte liminaire de la plaquette Arte Astratta, que l’on peut considérer comme un “manifeste surréaliste” avant la lettre, Julius Evola se réfère également, tout comme le fit Paul Van Ostaijen en 1925, et comme le fera beaucoup plus tard André Breton dans ses Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non (1942) à certains auteurs mystiques ou para-mystiques. Il citait ainsi Plotin, Eckhart, Maeterlinck, Novalis et Swedenborg, en y ajoutant les noms de Rimbaud et de Tzara.

Tout cela relèverait-il d’une “certaine confusion”, comme l’a un jour écrit notre ami E.L.T. Mesens à notre propos (9), qui conduirait vers “un culte mystico-panthéiste dont l’expression est symboliste et ne peut rien avoir en commun avec la réduction des antinomies que le surréalisme s’est toujours proposé”?

Il a déjà été répondu plus amplement ailleurs à cette question, mais posons à notre tour la question: En quoi les démarches de la “Société du Mystère” ont-elles contribué à “la réduction des antinomies” chère au surréalisme? Ces démarchent ne procèdent-elles pas le plus souvent de la plus évidente gratuité dans le sens d’un humour rarement “noir”, toujours bien terre à terre et d’une authenticité passablement douteuse? Nous croyons pouvoir dire que le “méta-surréalisme” de la revue Hermès et du groupe italien “Ur” a davantage travaillé à cette réduction. En ce qui nous concerne personnellement, nous n’avons cessé d’y travailler par tous les moyens en notre pouvoir comme peut en témoigner notre plaquette Approches du poétique (10), qui se trouve tout entière dans le prolongement des préoccupations poétiques qui furent celles d’Hermès… et d’André Breton.

Marc. Eemans
Le Journal des Poètes II, 1979.

Notes
(1) Nous omettons ici volontairement l’auteur de ces lignes, bien qu’il ait participé pendant plusieurs années à l’activité de Id Société du Mystère, car, dans les milieux surréalistes belges actuels (texte rédigé en 1979, NDLR), il fait l’objet d’un ostracisme soutenu.
(2) M. Mariën, Rétrospective et Nouveautés 1937-1967, Ed. Galeries Defacqz, Bruxelles 1967.
(3 et 4) Souligné par nous.
(5) Nous ne parlons pas ici des deux Cahiers d’Hermès parus sous Id direction d’André Rolland de Renéville, ni des numéros “pirates” dirigés par jacques Masui.
(6) Pour plus de détails, voir l’étude d’Anne le Bouteiller sur “Henri Michaux et le surréalisme”, in La Revue Générale, Bruxelles, nov. 1976.
(7) Rééditée en 1976 dans le n° 3 des Quaderni di testi evoliani de la Fondazione Julius Evola (Rome).
(8) Ed. Mediterranee, Rome.
(9) “Les apprentis magiciens au pays de la pléthore”, dans Les Arts plastiques, nº spécial “Le fantastique dans l’art belge de Bosch à Magritte”; Bruxelles 1954.
(10) Ed. Henry Fagne, Bruxelles 1973. Un extrait de ce texte a été reproduit dans le n° 8/9 de la revue Antaios (Lumières du Nord), qui contient un long entretien avec Marc. Eemans.

Marc. Eemans, Ce que fut la revue méta-surréaliste Hermès (1933-1939), in :Antaios n° 13, sept. 1998.

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