Que penser du Comte Hermann von Keyserling, le Sage de Darmstadt devant le National-Socialisme?

Durant l’entre-deux guerres le philosophe allemand d’origine balte Graf Hermann von Keyserling (Könno (Livonie), 20 juillet 1880-Aurach (Tyrol), 26 avril 1946) était une figure de format international dont la pensée d’inspiration surtout orientale attira vers lui de nombreux disciples, aussi fondat-il simultanément, en 1920, à Darmstadt, une “Schule der Weisheit” (Ecole de la Sagesse) et une “Gesellschaft für freie Philosophie” (Société pour une philosophie libre).

Depuis la Deuxième Guerre Mondiale le nom de Hermann von Keyserling est pour ainsi dire complètement tombé dans l’oubli bien que sa “Gesellschaft für freie Philosophie”, après une éclipse de nombreuses années, ait pu renaître de ses cendres en 1948…

En consultant des bibliographies récentes au sujet de la vie et de la pensée du sage de Darmstadt, nous n’avons pu trouver qu’un seul article d’après-guerre le concernant, paru dans la “Zeitschrift für philosophische Forschung” (1953, p.p. 592-597) Cet article de H. Noack, que nous n’avons, hélas, pu lire, s’intitule: “Sinn und Geist, eine Studie zu Keyserlings Anthropologie”.

Nous pouvions nous demander dès lors si Keyserling et son Ecole de la Sagesse avaient été victimes des événements qui bouleversèrent l’Allemagne entre 1933 et 1945? En consultant le livre cependant bien documenté de Lionel Richard sur “Le Nazisme et la Culture” (Petite Collection Maspero, Paris 1978), nous n’avons pu retrouver son. nom ni parmi les “Principaux écrivais ayant été impliqués dans le Pouvoir du Troisième Reich, soit qu’ils aient adhéré admirablement au Nazisme, soit qu’ils l’aient préparé ou temporairement soutenu, ou encore qu’ils se soient résignés à être utilisés par lui”, ni parmi les “Principaux écrivains représentant ce qui est communément appelé l'”émigration intérieure”. Inutile de chercher par ailleurs son nom ni parmi les “Ecrivains émigrés”, ni parmi les “Autres personnalités citées au cours de l’ouvrage”.

Dans toutes ces biographies succintes du monde intellectuel allemand l’auteur insiste sur l’appartenance, l’indifférence ou l’hostilité de tous ces écrivains et penseurs au national-socialisme, aussi est-on en droit de s’étonner qu’il n’ait point fait allusion à l’attitude du comte Herman von Keyserling devant ce mouvement d’une importance cruciale pour la vie de la pensée allemande durant les années 1933-1945. Nous nous en étonnons d’autant plus que nous savons que c’est sous l’influence de Houston Steward Chamberlain, un des précurseurs les plus notoires de la pensée nationale-socialiste, que Keyserling est arrivé à la philosophie.

Nous savons d’autre part, comme le dit une notice d’encyclopédie, que “sa philosophie se plaît à faire appel aux forces de sentiment, mais en conservant les valeurs spirituelles menacées par la civilisation mécanique et la domination des masses”. Nous le voyons ainsi comme une espèce de tenant de ce que l’on peut appeler la “révolution conservatrice”. Mais comment a-t-il accueilli la révolution nationale-socialiste?

Rien ne nous renseigne à ce sujet -pour autant que notre man- que d’information nous permette de l’affirmer tout au moins-sauf quelques lettres adressées à son ami l’historien belge Jacques Crokaert, l’auteur de deux livres posthumes consacrés à l’invasion de la Belgique en 1940. D’une de ces lettres, datée du 18 avril 1933, donc d’à peine deux mois et demi après la prise de pouvoir du national-socialisme, nous nous permettons de détacher le passage suivant: “Ici la vie est enfin plus tranquille et plus sûre qu’auparavant. On se croit presque dans l’avant-guerre. Pour la première fois depuis bien des années il n’y a plus d’assassinats, de brigandages, etc. Pour moi qui ai vu 6 révolutions celle-ci signifie autant pour l’Allemagne que la Révolution française pour la France… C’est donc un événement profond et authentique dans tous les sens. Il s’agit vraiment de la naissance d’une nouvelle nation… ce qui explique bien des phénomènes irrationnels”.

Ne pouvons-nous pas en conclure que le comte Hermann von Keyserling s’était rallié avec confiance à l'”ordre nouveau” que le national-socialisme venait d’instaurer en Allemagne? Mais était-ce un ralliement actif? Nous ne le croyons pas. Ce fut plutôt le ralliement d’un homme d’ordre épris du maintien de certaines valeurs éternelles dans le sens de la Tradition. Son ralliement fut certainement dicté par les mêmes sentiments que ceux qui conduisirent un Martin Heidegger, un Gerhart Hauptmann ou un Ernst Bertram, pour ne citer que ces trois sages de l’Allemagne contemporaine, à voir dans le national-socialisme une des métamorphoses de l’Allemagne éternelle. Nous savons à quel point cette croyance, nous n’osons écrire cette illusion d’idéalistes, leur a coûté cher, mais nous ignorons si le sage de Darmstadt a connu le même opprobre. Nous espérons toutefois qu’il n’a pas été de la race d’un Ernst Jünger, ce protégé d’Hitler et de Goering, qui se permit le luxe d’être à leur service tout en compromettant tant d’intellectuels honnêtes et en complotant dans le secret contre ceux qui lui avaient accordé leur confiance, leur admiration et leur amitié.

Dans une lettre un peu désabusée à son ami Jacques Crokaert, une lettre qui date du 6 janvier 1942, Hermann von Keyserling, lui, se contentait d’écrire: “Je suis devenu résolument plante, si animal que je fus dans ma jeunesse”.

Marc. Eemans

P.S. Peut-être qu’un de nos lecteurs nous renseignera l’un ou l’autre document concernant l’activité du Comte Hermann von Keyserling durant les années 1933-1946. Nous l’en remercions par avance.

Eemans, M. (s.d.), Que penser du Comte Hermann von Keyserling, le Sage de Darmstadt devant le National-Socialisme? Brussel: Centro Studi Evoliani Bruxelles.

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