La poésie et le sacré

4116Au seuil de cette communication en forêt de Brocéliande où mythes et légendes affleurent encore, je tiens à dire que je n’entends nullement empiéter sur le domaine de l’ethnologue, du philosophe, du psychologue des profondeurs ou de l’historien des religions, pour me contenter de partir de ce postulat que “l’homme est un mystère sacré”, comme l’a écrit un jour le poète Patrice de la Tour de Pin. Oui, l’homme est un mystère sacré aussi bien en sa chair qu’en son âme.

Que l’on n’entende cependant point par la que l’homme est un saint ou un ange, comme l’affirme parfois l’adage populaire, mais qui ajoute aussitôt que “celui qui veut faire l’ange, fait la bête”. En vérité, l’homme, avec toutes ses tares et toutes ses vertus ou ses vices, n’est somme toute qu’un bien pauvre hère qu’il faut plutôt plaindre que condamner ou louanger. Mais si l’on réduit l’homme à son essence profonde, a sa vertu première, qui est celle d’être, l’on approche aussitôt de son mystère ontologique et des lors il s’ouvre a tous les possibles.

Toutefois, a présent que l’homme vit dans une société de plus en plus désacralisée il appartient aux meilleurs d’entre les humains de restituer l’homme a cette essence profonde, de détecter et de sublimer ce qu’il peut encore receler en lui de sacré en dépit de tout ce qui tend a le rendre veule et le réduire a cet être de réelle inconsistance qu’il est devenu en notre monde qui est bien celui du mépris de l’homme, bien que notre civilisation par trop matérialiste ne cesse de lui faire accroire qu’il a enfin accédé ou est près d’accéder a ce royaume paradisiaque ou tout ne serait plus que “liberté, égalité et fraternité”, ce slogan d’imposture in vente il y aura bientôt deux siècles afin de mieux pouvoir l’aveugler et le réduire en esclavage.

“Homo homini lupus”, certes, mais en certains moments de grâce, ou quelque expérience privilégiée vient le toucher, même l’homme le plus ville plus démuni du sens du sacré s’élève aussitôt vers des sublimités dont lui-même continuera peut-être a ignorer toutes les résonances dans les vraies profondeurs de son être. Il en est ainsi de ses expériences de l’orgasme au cours desquelles, même s’il les aborde avec salacité ou avec le sordide sentiment du péché, il dépasse, ne serait-ce qu’un instant, sa quotidienneté d’être pour atteindre a cette illumination d’au-delà de lui-même qui précède ce qu’il est convenu d’appeler “la petite mort”.

Comme je l’ai écrit un jour, “l’orgasme est peuple de dieux”. Mais bien que l’amour, voire ses contrefaçons les plus veules, puisse être un des catalyseurs privilégiés du sacré, il y a d’autres expériences, parfois ou plutôt souvent plus transcendantes, qui peuvent transfigurer l’homme et le conduire vers certaines exaltations et des extases ou il échappe à lui-même et à son sentiment de déréliction et de n’être la que pour la mort, comme le souligne la philosophie de Martin Heidegger. Songeons tout d’abord aux hallucinogènes qui ne le conduisent que trop souvent vers ces paradis artificiels dont Baudelaire, Thomas de Quincey et Henri Michaux ont fait l’expérience avec l’illusion d’à voir pu satisfaire leurs impérieux besoins du numineux et de ses extases. (1)

Certaines âmes d’élite douées d’une sensibilité particulière sont parfois plus ouvertes que d’autres aux appels du divin et parmi celles-ci figurent incontestablement ceux que l’on désigne sous les noms de mystiques et de poètes, certains poètes s’en tend, car parmi ces derniers il faut écarter ceux qui ne sont que rimailleurs et qui se suffisent de quelques métaphores, de quelques sentences bien senties et du ronron de leurs vers plus ou moins bien tournés. (2)

Bien souvent mysticisme et poésie vont de pair, et pour ne point nous aventurer dans le vaste et trop lointain univers des mystiques orientales, constatons qu’en notre Occident plus d’un grand auteur mystique a été un poète particulièrement inspire et doué des plus hautes grâces du numineux. Qu’il me suffise, par exemple, d’évoquer les prodigieux élans poétiques du Saint Jean de la Croix du “Cantique spirituel” ou les poèmes si ineffablement numineux du “Cherubinischer Wandermann” du mystique baroque allemand Angelus Silesius.

En tant que Flamand, que l’on me permette de citer ici les trois dernières strophes d’un poème de la grande mystique et visionnaire médiévale que l’on appelle communément Sœur Hadewych. (3) Je vous citerai ces trois strophes dans leur version originale, car leur traduction ne pourrait être que trahison. Cette version est en moyen-néerlandais et bien que vous soyez très probablement ignorants de cette langue, je puis vous affirmer que peu importe en fin de compte le sens des mots, des que vous saurez que ce poème parle de l’amour divin ou plutôt des émois et des transes de la fruition, de l’union d’amour de l’âme avec Dieu. Il s’agit en l’occurrence d’une véritable glossolalie en laquelle les assonances et les allitérations se répondent avec des soupirs et des exclamations qui témoignent des affres et des brûlures de l’orgasme divin. Dans la première de ces strophes il y a encore trace du “mysterium tremendum”, de l’effroi devant l’irruption du numineux dans le pauvre “état de créature”, avec “le sentiment de la créature, comme le dit Rudolf Otto, qui s’abîme dans son propre néant et disparaît devant ce qui est au-dessus de toute créature.” Puis, dans la dernière strophe, ce sont enfin les transes de l'”hénosis” qui précède l'”hésychia”. Bref, c’est la “mania” du délire sacré des Grecs, de l'”évohé” des ménades et des bacchantes. Voici:

Ik beve, ik kleve, ik geve.
Ik leve op hagen waan ;
Dat mijne pijne, die fijne,
In de zijne zal ontvaan.

Ay, lief, hebb’ik lief een Lief.
Zij dij, Lief, mijn lief,
Die Lief gavet omme lief
Daar Lief lief me de verhief!

Ay, Minne, ware ik minne
Ende met minnen, Minne, u minne!
Ay, Minne, om Minne gevet dat Minne
Die Minne al Minne volkinne!

A la réflexion, et ayant trouvé une version française de ces vers particulièrement inspirés dans un livre paru en 1954 aux “Editions du Seuil”, intitulé “Hadewych d’Anvers”, voici tout de même une approximation de ces trois strophes:

Je tremble, j’adhère et me donne (a Lui);
Je vis dans la haute foi
Que ma peine, ma noble peine recevra tout dans
Sa peine divine.

Ah! cher Amour, s’il est un amour que j’aime,
c’est Vous, mon amour,
vous qui donnez grâce pour grâce, par quoi
l’Aimé soutient l’aimée.

Ah ! bel Amour, si j’étais amour
et vous aimais, Amour, avec l’amour même !
Ah! bel Amour, donnez-moi par amour
que l’amour connaisse pleinement l’Amour

En vérité, Hadewych est tout entière possédée par la Minne, cet amour divin qui pulvérise l’âme dans le grand mystère de l’ineffable de ce qui n’est ni conçu ni compris, mais profondément ressenti dans le grand effroi mystique, dans la nuit de l’âme qui précède l’illumination et qui conduit, à reconnaître le “mysterium fascinans” au sein de l’indicible Béatitude.

C’est également par des sons inarticulés, que devaient interpréter les prêtres d’Apollon, que la pythie de Delphes, lorsqu’elle se trouvait en transe de son dieu, transmettait ses messages de l’au-delà pour guider les humains en leurs actes publics ou privé. (4)

Pour en rester un moment au domaine grec, rappelons également que les curetès et les corybantes, en leurs rites orgiastiques poussaient des cris frénétiques au son des tympanons, des crotales et des boucliers frappés. En faisaient de même les galles, tout comme le faisaient également à Rome les prêtres saliens et les vierges qui les accompagnaient. En Grèce, après le culte de Cybèle, de Rhéa et d’Attis, vint celui de Dionysos avec ses grandes et petites Dionysies. Euripide, de son côté, nous a laisse a ce propos une tragédie d’une étrange puissance d’évocation, en laquelle les bacchantes revêtues de la nébride sacrée s’adonnent à la démesure de l’ivresse divine.

Nous pourrions citer bien d’autres exemples encore de l’exaltation qui accompagne l’hénosis précédant l’hésychia et qui nous font entendre, par la bouche de ceux et de celles qui en sont possédés, la ,voix de Celui qui se trouve au-dessus de toute créature”.

De nos jours encore l’appel du divin résonne à de certaines heures dans l’œuvre des poètes. Que l’on se souvienne de l’affirmation de Paul Valéry selon laquelle le premier vers nous est donné (5), alors que pour le poète romantique c’est le baiser de la muse qui lui procurait l’émoi de ce qu’il appelait l'”inspiration”. (6)

Comme l’a si justement fait remarquer le poète expressionniste flamand Paul van Ostaijen (7), au cours d’une conférence faite à Bruxelles en l’année 1925, “il y a deux tendances poétiques : la poésie subconsciemment inspirée et la poésie consciemment construite, avec cette réservé qu’entre les deux extrêmes glissent tous les degrés intermédiaires.” Et Paul van Ostaijen d’ajouter que “la poésie subconsciemment inspirée résulte d’un état extatique”.

Par ailleurs nous pouvons nous étonner avec lui que nos historiens de la littérature aient toujours tenté de séparer les écrits extatiques de la littérature proprement dite. Et c’est également lui qui a fait remarquer que les dadaïstes – et nous pourrions ajouter les surréalistes – “sans doute peu au courant de la littérature mystique, ont fait commencer la littérature à Lautréamont”. Il est, en effet, assez symptomatique de constater que Jules Monnerot, dans son essai “La poésie moderne et le sacré”, nous parle de bien des choses, y compris d’ethnographie et de sociologie, sans qu’il fasse la moindre
allusion à l’expérience mystique proprement dite, bien qu’il y soit question de l’expérience des gnostiques et qu’il se réfère à plusieurs reprises à un ouvrage de Levy-Bruhl consacré à “L’expérience mystique et les symboles chez les primitifs”.

De même, lorsque Breton, dans son, “Premier manifeste du surrealisme” énumère tous ceux qu’il considère à l’un ou l’autre titre comme des surréalistes avant la lettre, il ne cite aucun auteur mystique chrétien ou non, peut-être parce qu’en son athéisme foncier il ne pouvait reconnaître quelque vertu “surréaliste” a quiconque pouvait être l’interprète d’une quelconque voix divine. (8) Toutefois, dans ses “Prolégomènes a un troisième manifeste du surréalisme ou non”, qui datent de 1942, il reconnaît que sa “propre ligne, fort sinueuse”, passe entre autres par Abélard et Eckhardt qui relèvent cependant tous deux de cette religion tant abhorrée par les surréalistes. Si nous ne nous trompons, André Breton doit également avoir reconnu, un peu tard il est vrai, qu’un mystique romantique comme Novalis était, lui aussi, en quête de ce “certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passe et le futur, le communicable et l’incommunicable, cessent d’être perçus contradictoirement”.

Michel Carrouges, de son côté, dans son “André Breton et les données fondamentales du surréalisme”, cite dans sa “Bibliographie des références”, parmi les ouvrages de sa bibliographie générale, les “œuvres choisies” du Cardinal de Cuse, parues chez Aubier.

Reconnaissons toutefois que des l’abord le surréalisme, notamment par la plume d’André Breton, a réservé une place de choix à l'”alchimie du verbe” et s’est réclamé non seulement de Rimbaud et de Lautréamont, mais aussi, et peut-être un peu trop, de Nicolas Flamel et de cet Agrippa dont Breton a salue les préoccupations quant à la “furor” a laquelle les surréalistes auraient également eu a faire. Et Breton de préciser: “qu’on me comprenne bien qu’il ne s’agit pas d’un simple regroupement des mots ou d’une redistribution capricieuse des images visuelles, mais de la recréation d’un état qui n’ait plus rien a envier a l’aliénation mentale”. Et voila donc que Breton, lui aussi, mais par les voies de l’alchimie aboutit à la “mania” et au délire inspiré…

Un peu plus loin André Breton reproche a Rimbaud quelques lâchetés a propos de l’alchimie du verbe”‘du fait que chez lui la “vieillerie poétique” tiendrait encore trop de place. Et Breton de préciser: “Le verbe est davantage et il n’est rien mains pour les cabalistes, par exemple, que ce a l’image de quoi l’âme humaine est créée; on sait qu’on l’a fait remonter jusqu’à être le premier exemplaire de la cause des causes ; il est autant, par la dans ce que nous craignons que dans ce que nous écrivons, que dans ce que nous aimons.”

Immédiatement après cette phrase, André Breton reconnaît en toute humilité que “le surréalisme en est encore à la période des préparatifs”, et il ajoute: “Je me hâte d’ajouter qu’il se peut que cette période dure aussi longtemps que moi”.

A présent que Breton n’est plus, l’on peut se demander ce qu’il est advenu de la quête métaphysique qui a toujours été sous-jacente a toutes les démarches de Breton? Comme on l’a fait remarquer plus d’une fois, toutes les préoccupations surréalistes de Breton n’ont cesse de converger vers certaines préoccupations initiatiques, alors que pour bien des surréalistes mineurs le surréalisme n’est somme toute guère plus qu’un prolongement d’un dadaïsme en quête de l’insolite, de l’incongru et du plus fol débordement de l’imaginaire, sans le moindre souci de ce “point suprême” si cher a leur maître défunt. Il est certain que la plupart ont cesse de s’en référer a l’alchimie et aux sciences occultes, et cela pour autant qu’ils s’en soient jamais préoccupes.

Si le surréalisme veut poursuivre sa quête sur la lancée qui fut celle d’André Breton, il devrait rechercher à travers les romantiques allemands et les auteurs spirituels de nouvelles ouvertures sur l’immense univers des choses cachées, mais qui ne demandent qu’à être révélées.

“A nous, avait déjà écrit Breton, de chercher a apercevoir de plus en plus clairement ce qui se trame à l’insu de l’homme dans les profondeurs de son esprit, quand bien même il commencerait par nous en vouloir de son propre tourbillon.”

Pour explorer les profondeurs de l’esprit humain, André Breton et ses amis s’étaient rallies au freudisme, mais voici que le psychologue suisse Jean Piaget vient d’affirmer que les théories psychanalytiques de Freud relèvent, elles aussi, du domaine des mythes et ne reposent que sur des vues purement subjectives quant au monde de nos volitions et de nos émotions. Selon ce savant, le mystère de l’âme humaine et de ses variables ne pourrait être décrypte que par des analyses endocrinologiques. Sans aller aussi loin, C.G. Jung avait déjà élaboré sa théorie de l’inconscient collectif et du monde des archétypes, tandis que Gaston Bachelard et ses disciples se sont mis en devoir d’explorer tout l’incommensurable domaine de l’imaginaire.

Il va de soi que point n’est ici le moment de faire l’inventaire de tout ce que ces récentes recherches ont déjà révélé à notre émerveillement, aussi nous contente-tons-nous de constater que toutes ces disciplines de même que l’existentialisme heideggerien ont déjà apporte maintes lumières sur l’essence de la poésie ainsi que sur les relations de celle-ci avec ce qu’il est convenu d’appeler le monde de l’ineffable.

Mais retournons a Paul Van Ostaijen qui a été en mon adolescence un peu comme mon maître a penser en matière de poésie. Prenant le contrepied des affirmations selon lesquelles la vraie poésie, la poésie qui serait expression de l’ineffable commencerait avec Lautréamont, Rimbaud et les poètes symbolistes, Van Ostaijen proclamait: “Je veux exagérer également pour me faire comprendre: la littérature française commence avec Marie-Jeanne Bouvières de la Mothe-Guyon. Tous les manuels seraient à recomposer d’après une valorisation de cet ordre: oui, celui-là est le plus grand qui retient le plus de transcendance dans son œuvre. Voici que saint Jean de la Croix devient la figure centrale de la littérature espagnole; les Allemands se mettent a relire enfin leur véritable littérature: Mechtild de Magdebourg, Meister Eckehardt, Jacob Böhme, Tauler et Angelus Silesius”.

Paul Van Ostaijen insiste alors sur le fait que nos poètes actuels ne peuvent plus que difficilement se réclamer de la “poésie subconsciemment inspirée” qu’il venait d’évoquer. Et il ajoutait: “Il ne nous reste que la poésie consciemment construite, mais cette construction participera du subconscient par la récupération complète de la matière première. Il ne s’agit donc pas de noter les successions de mots que notre subconscience pousse à la surface, comme si a priori le bon Dieu parlait par notre intermédiaire, mais bien de cet acte conscient qui consiste à rechercher les affinités électives des mots; le son et les rapports sensibles et métaphysiques entre le son et le sens constitueront dans cette recherche les guides les meilleurs.”

En somme, selon Van Ostaijen, il s’agit pour le poète d’avoir recours à une véritable “alchimie du verbe” en laquelle le “premier vers qui nous est donne” peut servir de départ à toute une métaphysique du mot où le sens et le son et leur résonance profonde jouent un rôle primordial.

Par ailleurs, Paul Van Ostaijen se posa également la question de savoir s’il est possible de créer volontairement une école mystique”. Et il répondait: “Non certes, mais on peut, sans se proposer cette fin et cependant sans mystification, assez loyalement, si j’ose dire, se servir de ses moyens d’extériorisation”. Et Van Ostaijen poursuivait : “Il ne faut pas oublier que dans notre intention une mystique dans les phénomènes remplace le mysticisme en Dieu et que, d’autre part, ce dernier s’exprime, chez les auteurs mystiques, surtout par un mysticisme réaliste, haussant les phénomènes par les-quels il se manifeste, à une ambiance visionnaire. Il y a une rencontre dans la mysticité des phénomènes qui nous permet, sans employer ce divin, d’user des moyens d’application subjective dans les rapports des phénomènes et des mots comme seuls l’ont fait les mystiques.” Pour conclure, Van Ostaijen ajoutait encore: “Bien que ne participant pas de l’extase, mais bien au contraire relevant toujours de la littérature volontaire – une fois cette différence située – l’émerveillement devant les possibilités de l’expression comme expression centrale, nous fait rejoindre les mystiques. Farce qu’il supprime l’extase, cet émerveillement porte sa fin en soi. C’est donc de cet état d’émerveillement que partiront nos recherches.”

Nous ne serons pas aussi kantien que notre ami Van Ostaijen, et ne retiendrons de ces dernières lignes que le mot “émerveillement”, pour le rapprocher, ne serait-ce qu’un instant, du mot “extase”. Le premier n’est-il pas un peu comme un reflet quelque peu affadi du second ? L’émerveillement n’est-il pas un peu comme l’aspect profane de l’extase, comme une extase au moindre degré?

Dès lors, dans une approche vraiment profonde, disons métaphysique, du phénomène poétique, ne serait-il point possible de passer de l’émerveillement à l’extase, en se représentant la poésie comme un exercice spirituel à la seule portée de certains êtres d’exception susceptibles de concevoir un mysticisme sans Dieu, un mysticisme dont l’approche du numineux n’aurait point besoin du support de la foi, mais qui trouverait son illumination au plus profond de l’âme de ceux qui l’éprouvent? Et Rimbaud ne parlait-il déjà pas d’un “dérèglement de tous les sens” pour arriver a un véritable état de poésie? Cet état est-il vraiment si éloigné que cela du “mysticisme en Dieu”, ce mysticisme, lorsqu’il aboutit à la fruition, peut également provoquer un dérèglement de tous les sens, au point que des psychologues n’ont pas le site a parler d’hystérie…

Certains théologiens parlent volontiers d’un “mysticisme naturel” auquel ils opposent alors un “mysticisme surnaturel”, alors que d’autres encore, a propos de Nietzsche, ont parle d’un “mysticisme luciférien”. En réalité, peu importent ces subtilités théologiques alors que dans l’un et l’autre mysticisme il doit y a voir avant tout ce que nous pouvons appeler un “état de grâce mystique”, une exaltation intérieure qui peut aussi bien être le partage du croyant que de l’incroyant. Cet état, que d’aucuns qualifient d'”état second”, prend son départ dans une certaine vacuité d’être, cependant que ce que nous avons l’habitude d’appeler l’aime flotte dans les limbes d’une sorte de rêve éveille et que des mots viennent comme des profondeurs à la surface de ce qui, pour un poète, peut devenir un poème. Il y a alors là comme des murmures qui viennent du plus lointain des âges, qui sont comme des archétypes d’une certaine notion ancestrale du sacré et qui conduisent a chanter les vertus de l’indicible “mysterium fascinans”. Peut-être ne s’agit-il après tout que de ce que les surréalistes appellent d’une manière fort approximative et certainement très impropre l’automatisme psychique”. De toute façon, automatisme psychique ou non, tout dépend de la qualité de l’état de pureté et de sérénité ou non de celui par lequel l’indicible vient à se manifester par la bouche de ce tout grand mystère sacré qui s’appelle un poète vraiment inspire.

(1) Que l’on se souvienne que les notions de “sacré” et de “numineux” ont été admirablement définies par Rudolf Otto dans son livre “Le sacré” (Das Heilige), paru en 1917 et dont la traduction français par André Junat date de septembre 1929. Le savant professeur de l’université de Marbourg y a cerne de près “l’élément non-rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel”. Depuis lors toute allusion au “sacré” doit nécessairement se référer a cet ouvrage, comme nous l’avons d’ailleurs fait ici.

(2) Dans la monographie que notre ami le Professeur Piet Tommissen a consacrée à la continuité dans l’évolution de la pensée de Marc. Eemans”, celui-ci rappelle l’affirmation de Pierre Drieu la Rochelle selon laquelle celui-ci aurait connu, en l’année 1914, au cours de deux combats a l’arme blanche, une extase dont il prétend qu’elle a été “égale à celle de sainte Thérèse et de n’importe qui s’est élancé à la pointe mystique de la vie.” De son côté Ernst Jünger, un autre combattant de la guerre 1914-18, – et c’est également notre ami Tommissen qui le rappelle – témoigne de même dans ses mémoires de guerre, et cela à plusieurs reprises, du “Rausch”, de l’ivresse mystique qui peut s’emparer du combattant au cours des plus furieuses mêlées.

(3) Sœur Hadewych vécut vraisemblablement au milieu du XIIIe siècle. On ignore tout quant à sa biographie. Il est toutefois a peu près certain qu’elle connaissait le latin ainsi que la poésie de son temps. Elle est l’auteur de visions et de poèmes strophiques ainsi que de quelques lettres, le tout écrit dan un moyen-néerlandais fortement imprégné du dialecte brabançon. Elle se trouve a l’origine de la mystique flamande et, à travers Ruusbroec l’Admirable, à celle de la mystique française et espagnole.

(4) En ce qui concerne le délire de la Pythie, Plutarque, dans son dialogue sur les oracles de la Pythie, précise au chapitre 7 de celui-ci : “Ce n’est pas au dieu qu’apparient la voix, les sons, les expressions et les vers, c’est à la Pythie ; pour lui (le dieu), il se contente de provoquer les visions de cette femme et de produire en son âme lumière qui lui éclaire l’avenir : c’est en cela que consiste l’enthousiasme.”

(5) Rappelons ici l’importance de ce que l’on appelle “la nuit de Genes” pour le cours ultérieur de l’inspiration poétique de Paul Valéry.

(6) Dans le dialogue intitulé “Ion”, Platon affirme sans ambage que l’inspiration poétique est comme l’effet d’une véritable possession, et il écrit: “C’est de cette sorte que la Muse fait les inspires (entheoi, exactement dans la main de dieu). C’est par les poètes, ces inspirés que les autres reçoivent l’inspiration: il s’établit ainsi une chaîne”. Plus loin, s’adressant a Ion, il dit encore: “C’est une participation divine (theïa moira) et une possession, comme celles qui font les corybantes, qui ressentent immédiatement cet air qui est celui du dieu par lequel ils sont possédés et qui, sur cet air, improvisent avec abondance gestes et paroles, sans se soucier des autres.” (Cfr. H. Jeanmarie, Dyonysos, histoire du culte de Bacchus. Ed. Payot, Paris, 1961, pp. 134-135).

(7) Le poète expressionniste flamand Paul Van Ostaijen naquit à Anvers le 22 février 1896. Il est mort de la tuberculose a Miavoye-Anthee (Prov. de Namur) le 17 mars 1928. Il a résidé durant de nombreuses années, en exil, à Berlin, où il entra en contact intime avec le mouvement expressionniste allemand. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes, de “grotesques” en prose ainsi que de nombreux essais et articles critiques tant dans le domaine littéraire que plastique.

(8) A l’issue de la présente communication, Jean Marcale, l’auteur de maints ouvrages sur le monde et la civilisation celtes dont “Les grands bardes gallois”, préfacé par André Breton avec un texte intitule “Braise au trépied de Keridwen”, a fait remarquer dans une courte réplique, qu’André Breton était, tout au mains dans les dernières années de sa vie, un lecteur attentif non seulement de la Bible, mais aussi des grands auteurs mystiques. Lorsque nous lui avons demandé par la suite des précisions à ce sujet, Jean Marcale s’est toutefois retranché dans un silence prudent.

Eemans, M. (1973). Approches du poétique. Brussel: Henry Fagne, 21-36.

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