La poésie et le monde des sentiments

img109En ce monde qui est celui de la haine et de la violence, en ce monde qui est celui de la bassesse et du matérialisme le plus abject, en ce monde ou les poètes ne cessent de trahir la poésie, il n’est peut-être pas superflu de rappeler ici que la poésie est le lieu du tout amour, que la poésie cesse d’être la poésie des qu’elle se complaît en d’autres réalités que celles des sentiments, et il nous faut préciser: des sentiments nobles et purs, car la haine et la colère, qui régissent le monde en lequel nous vivons, sont également des sentiments, mais des sentiments qui relèvent des réalités négatives, quoique l’on puisse parler aussi d’une “sainte colère”… En réalité, la haine et la colère sont des sentiments qui excluent la poésie. Sans doute y a-t-il des poèmes, et même de très grands poèmes qui ont été inspires et par la haine et par la colère. Qu’il suffise de songer à L’Enfer de Dante. Mais un tel poème ne prélude-t-il pas a un autre chant qui est celui du Paradis, et tout l’ensemble de La Divine Comédie n’est-il finalement pas un vaste et grandiose poème de l’amour, de l’amour sublime, de l’amour divinisé, de l’amour enfin sacralisé?

La haine et la colère n’appartiennent en fait qu’aux réalités néantisantes et vont a l’encontre de celles qui tendent vers l’absolu, c’est-a-dire vers le dépassement même de l’homme en direction du mystère absolu que nous avons coutume d’appeler Dieu, mais qui n’est en vérité que le mystère de notre plus profond nous-même.

En effet, ne l’oublions pas, l’homme est, comme l’a dit Patrice de la Tour du Pin, un “mystère sacré”. Et n’est-ce pas Novalis qui a écrit: “Il n’y a qu’un temple au monde et c’est le corps humain. Rien n’est plus sacré que cette forme sublime. S’incliner devant un homme c’est rendre hommage à cette révélation dans la chair. C’est le ciel que l’on touche lorsque l’on touche un corps humain.”

Approcher l’homme par les voies de l’amour, chanter cet amour par les voies de la poésie, voila bien un des actes les plus sublimes qu’il y ait en ce monde, car c’est a travers un chant d’amour que l’on atteint le mieux au divin d’un corps d’homme et que l’on pénètre au plus profond de son âme.

“La poésie est le langage de l’âme”, a affirmé ici-même, il y a quelques années le poète Pierre Béarn, et c’est un autre poète qui doit a voir dit que “la poésie se fait a partir des lieux communs du cœur”. Mais ces lieux communs, préciserons-nous, ont la qualité de ceux qui les procréent et les éprouvent. Les poètes les transfigurent et en font finalement des choses sublimes, des choses éthérées qui s’élèvent vers les sommets de la plus pure transcendance. Dans la poésie la réalité des lieux communs prend conscience d’elle-même. La vie y palpite a l’état pur, elle s’y irradie au point d’atteindre aux secrètes aventures de cet empire intérieur qui est de la vraie grandeur de l’homme, de cette grandeur qui se trouve au-delà de la “temporalité déchue” dont Heidegger nous a décrit toute l’affreuse et triste réalité. La poésie est ainsi un au-delà du sentiment de déréliction qui accable l’homme en cette “temporalité déchue”.

La poésie est ainsi témoignage de l’essentielle sublimité, car elle conduit vers ces lieux privilégies ou “tout peut naître ici-bas d’une attente infinie”, comme l’a dit André Breton. La poésie est attente, mais aussi l’accomplissement de cette attente. Par ailleurs, elle est aussi “prière a l’absence”, comme l’a écrit Jules Monnerot dans son essai sur La poésie moderne et le sacré. Mais la poésie est avant tout un acte de foi et d’amour; elle est du domaine du silence d’au-delà du silence, car elle est l’ineffable qui s’est fait Verbe et qui s’accorde a l’harmonie des sphères. Dans la poésie tout est dépassement de l’indicible, et cet indicible naît a chaque instant de l’émoi de notre cœur devant le miracle sans cesse renouvelé de tout et de rien: devant le bruissement d’une brindille, devant l’éclat du soleil ou devant le doux halètement de la femme que l’on aime et que l’on possède…

La poésie n’est pas autre chose que ce trop-plein de tout ce qui nous émeut et nous appelle a l’amour; elle est le lien magique entre le moi et le monde, entre le moi et l’Autre. Elle est la libération capitale par laquelle nous accédons aux fondements mêmes de l’Amour. Elle est l’Amour qui annonce le royaume d’Eternité, elle est ce royaume même.

Mais la poésie n’est que trop souvent ce qu’elle n’est pas; elle n’est trop souvent qu’un jeu gratuit avec les mots, car elle n’est que trop sou vent a l’image de la médiocrité d’être d’un homme qui se croit poète parce qu’il sait rimailler et faire de la prose de ses sentiments une prose qui va de temps en temps à la ligne ou qui s’émaille de quelque image plus ou moins jolie, plus ou moins hardie…

La poésie est avant tout une chose qui se vit, qui se vit intensément et qui s’engendre le plus souvent dans la souffrance. Et si la poésie, la vraie poésie, est toujours un chant d’amour, bien souvent aussi ce chant d’amour est un chant de douleur, car bien souvent la poésie n’est qu’une pauvre larme qui perle sur la joue d’un qui souffre et qui exhale sa plainte en un sanglot qui déchire l’âme…

La poésie n’est que la poésie; elle est ce murmure qui vient du fin fond des ages, mais qui nous habite toujours, a condition que l’on ait une âme bien née et qui sache écouter … Et n’est pas poète qui veut.

Mais qui donc est poète, nous demandera-t-on? Que l’on nous permette de répondre par une phrase de Benjamin Péret que nous empruntons a son Noyau de Comète, cette introduction entre toutes remarquable a sa non moins remarquable anthologie de l’Amour Sublime, “Le poète, y dit-il, est non l’auteur, mais un être susceptible de reconnaître la poésie sous les masques les moins révélateurs. A mes yeux”, poursuit-il, “détient une parcelle de poésie tout être capable d’évoquer spontanément les sentiers d’une foret verdoyante devant un feu de bois et de voir dans la vie quotidienne un outil négligeable s’il n’est pas au service d’une existence visant a l’élévation de l’homme. N’est donc pas étranger à la poésie celui qui, même place a ras de terre, toute chose son aspect céleste, en opposition a celui qui, de la femme, ne retient que son sexe et du feu de bois que son prix de revient.”

Et puisque nous citons le Benjamin Péret du Noyau de la Comète, empruntons-lui également cette affirmation qui se trouve si justement dans la ligne de notre propos: “De tous les sentiments, je ne vois de pleinement sacré que l’amour, c’est qu’en réalité la notion même du sacré découle si directement de l’amour que, sans lui, aucun sacré n’est concevable.”

Avoir rétabli l’amour en sa grandeur réelle, l’avoir replace au centre des préoccupations essentielles de l’homme et l’a voir proclame l’essence même de tout ce qui est sacré, voila bien l’honneur du surréalisme et plus spécialement de ce grand et cher André Breton. L’amour et rien que l’amour, voila bien l’origine et l’essence de toute poésie, non pas l’amour sordide, mais l’amour total, corps et âme, l’amour fou, l’amour sublime, l’amour dévorateur, l’amour dévastateur, celui qui, par delà le sexe, conduit au tout amour, a l’amour au-delà de l’amour. C’est l’amour d’Abelard et d’Heloise, l’amour de Dante et de Béatrice, l’amour de Pétrarque et de Laure, mais c’est aussi l’amour de Tristan et d’Isolde, l’amour qui est fidélité jusqu’à la mort… *

C’est aussi l’amour extase, mais aussi l’amour anéantissement dont Richard Wagner a pénétré les arcanes avec une intensité jamais égalée. Ah, que sa musique, qui vous pénétré jusqu’au tréfonds de vous-même et qui agit comme un vrai philtre d’amour, sait mieux que la poésie même évoquer avec une ferveur religieuse l’extase d’Isolde en ce suprême triomphe de l’âme enfin délivrée du joug de la passion, morte au désir et qui plane, indiciblement grande, au-dessus des angoisses d’ici-bas, en ce royaume de la mort qui est aussi celui de la rédemption et de la transfiguration.

“Mort et transfiguration”, c’est bien cela, aurait affirme Richard Strauss au moment de rendre l’âme et d’accéder au monde dont on ne revient plus.

L’amour, la mort, la poésie… La poésie que l’on vit et que l’on accomplit pleinement a travers l’amour, et jusqu’à la mort… Et il suffit de lire les Lettres de la mort écrites par Kleist peu avant le double suicide que l’on sait pour comprendre toute la grandeur de ce festin de mort imagine par l’auteur du Prince de Hambourg. Et que l’on songe également a cette belle amante funèbre qui s’appelle Caroline de Gunderode, que l’on retrouva, la chevelure défaite et le sein poignarde, sur la berge du Rhin, ou encore a cette Charlotte Stieglitz qui se suicida, dit-on, afin que le médiocre poète qu’était son mari puisse a voir du génie…

Que tout est grand, tragiquement grand et sublime lorsqu’on a le courage de vivre pleinement en poésie comme le fit, par exemple Hoelderlin, qui paya de quarante ans de folie l’audace d’aimer Diotima au-delà des forces humaines et jusqu’à la perte de soi-même.

En fait, il faut que l’être finisse et se dépasse lui-même pour entrer dignement en poésie. Il faut que l’homme sache être autre chose que l’homme, il faut qu’il sache devenir plus que l’homme, mais qu’il se souvienne aussi de l’adage qui dit que celui qui veut faire l’ange ne fait souvent que la bête… Mais comment “faire l’ange sans faire la bête”, comment accéder à la surhumanité en poésie sans tomber dans tel ou tel crime contre l’esprit, sans finir dans la démesure de ceux qui ne connaissent plus que ce que les Anciens appelaient l’hybris?

Nous ne voyons d’autre voie que l’ascèse en amour, car “tout peut se concevoir en un instant d’amour”, comme l’a affirme un de nos amis poètes. Oui, il nous faut concevoir une éthique de l’ascèse en amour et en poésie, une éthique basée sur une adoration du dieu des corps, une adoration qui, du corps, conduit a une conception quasi mystique de l’essence magique de tout vrai lien d’amour, car l’orgasme, ne l’oublions pas, est tout peuple de dieux. L’orgasme est le lieu même de la plus haute poésie, il est le Grand-Œuvre ou s’opère même pour l’homme le plus démuni de poésie – la suprême magie d’une poésie non écrite, mais intensément vécue.

Et que l’on no us permette d’affirmer ici notre foi en cet “idéalisme magique” dont Novalis s’était fait le prophète, car c’est par la foi en cet idéalisme magique que l’on entre vraiment en poésie, que l’on peut accéder a l’extase et à la voyance ou le premier vers nous est donne et ou l’inspiration nous visite pour nous permettre d’être vraiment poète et de communiquer aux nommes ne serait-ce qu’une infirme parcelle de cette grande lumière dans les ténèbres d’ici-bas et que nous appelons la poésie.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, chers amis, je vous remercie de votre aimable attention et vous souhaite d’accéder le plus sou vent possible a cette illumination de la poésie qui nous permet de nous dépasser nous-mêmes et d’être de vrais poètes, et cela au seul service de la plus authentique authenticité d’être et d’aimer.

* Flora Tristan, la grande révolutionnaire romantique (et aussi la grand-mère maternelle de Gauguin), a affirmé que “la femme réfléchit le divin” (cfr. André Breton, Flora Tristan, dans “Je surréalisme même”, n° 3, automne 1957). Louis Aragon, de son côté, dans Le Paysan de Paris (p. 212), dit de la femme: “Toi l’empire du ciel sur mon limon sans forme”, alors que Jacques Péret, dans L’anthologie de l’amour sublime (p. 72) affirmé: “Elle (la femme) dégage le sacré comme elle dégage l’amour.”

Eemans, M. (1973). Approches du poétique. Brussel: Henry Fagne, 11-18.

Advertenties
%d bloggers liken dit: