Petite histoire surréaliste en marge du legs Hamoir-Scutenaire

René Magritte - Portret van Irène Hamoir, 1936.

René Magritte – Portret van Irène Hamoir, 1936.

Etrange confusion d’intention que celle de ces surréalistes bruxellois des années ’20 qui entendaient faire de l’anti-peinture alors que René Magritte et Marc. Eemans étaient peintres et que Paul Nougé, Camille Goemans, Marcel Lecomte et Jean (avant de devenir Louis) Scutenaire voulaient faire de l’anti-liltérature toul en ne cessant de pratiquer de la lillérature … De méme André Souris, Paul Hooreman et Edouard L.T. Mesens s’appliquaient à faire de l’anti-musique tout en composant de la musique…

De tous ces jeunes gens, seul E.L.T. Mesens fut à ce moment le seul à être conséquent avec lui-même en renonçant à la musique, mais pour faire, lui aussi, de la littérature et des collages tout en devenant marchand de tableaux comme son ami et concurrent Camille Goemans.

Tous, ou à peu près tous, entendaient être sérieux comme des papes tout en étant évidemment anti-papistes. Rappelons à ce propos que Paul Nougé est l’auteur d’un livre intitulé “Histoire de ne pas rire” et qu’un beau jour le groupe excommunia André Souris pour avoir dirigé une messe à la mémoire de son défunt mécène. Faut-il dire que ces messieurs maniaient volontiers, tout comme leurs amis français, l’anathème contre tous ceux qui contrevenaient à leur dogme de l’anti-art ?

Mais tout cela ne relève-t-il pas d’une certaine présomption ainsi que d’une bien grande naïveté de penser bien que la plus grande rigueur et probité intellectuelles aient toujours été l’exigence primordiale du groupe surréaliste bruxellois dont l’aîné, Paul Nougé, a toujours été considéré comme le principal maître à penser ?

Certes, tous ces surréalistes n’étaient pas aussi férus de cartésianisme et tous ne se voyaient pas comme des émules du Monsieur Teste de Paul Valéry ou de la rigueur intellectuelle de Jean Paulhan, l’éminence grise de la N.R.F., car pour d’aucuns il y avait des antécédents soit symbolistes, dadaïstes ou futuristes, voire cubistes et abstraits (“plastique pure”).

Mals tous étaient par ailleurs hantés de politique gauchiste allant du léninisme stalinien au trotskisme et plus tard même au maoïsme. Ils croyaient ou voulaient mellre leur anti-art au service de la révolution prolétarienne en vouant avec un certain aveuglement leur ferveur révolutionnaire au mythe bolchevik. La plupart demeurèrent jusqu’au bout fidèles à leur utopie gauchiste en dépit des révélations, dès les années ’30, sur les horreurs du Goulag. E.L.T. Mesens, peut-être plus lucide que ses amis, lui au contraire, proclamait volontiers que les surréalistes en fait de révolution n’étaient que des “anarchistes sentimentaux” et il ajoutait pour sa part qu’il était “sans dieu ni maître”…

E.L.T. Mesens partageait par ailleurs, avec ses amis Irène Hamoir, Jean Scutenaire et Marc. Eemans, le privilège d’être tes benjamins de ces would-be révolutionnaires surréalistes. ce qui leur permellait certaines incartades plus ou moins pittoresques comme des visites au cirque ou à la foire du midi où les attiraient surtout les baraques de tir et le musée Spitzner.

Marc. Eemans était le plus jeune du groupe et il est actuellement le seul encore en vie de cette assez hétéroclite “Société du Mystère”, comme l’appela un jour Patrick Waldberg. Marc. Eemans était plus particulièrement lié avec Camille Goemans (il avait été en classe avec le frère cadet de celui-ci) et E.L.T. Mesens, dont il avait fait la connaissance vers 1924 au fameux “Cabinet Maldoror” de Geert van Bruaene. Il avait rejoint le groupe lors de la mémorable “bataille du Casino de St. Josse”. Il y avait amené dans son sillage Irène Hamoir, une jeune militante socialiste dont il avait fait la connaissance aux cours du soir de ce qui était à l’époque l’embryon d’un Institut pour Journalistes. La jeune femme était totalement ignorante de touchait à l’avantgarde artistique et liltéraire et plus spécialement du surréalisme. Son nouvel ami eut tôt fait de l’initier et de la convertir au communisme ainsi qu’aux critères du surréalisme au point d’en faire une des trois égéries, avec Georgette Magritte et Marthe Beauvoisin, du surréalisme bruxellois.

Quant à Jean Sculenaire, le dernier venu, il devint un intime de la “Société du Mystère” à la suite de l’envoi de quelques poèmes à Paul Nougé qui les trouva à ce point proches des préoccupations poétiques du groupe qu’il crut à une mystification de son ami Goemans. Le patronyme de l’auteur de l’envoi n’avait-il d’ailleurs pas un parfum de canular avec ce Sculenaire trop visiblement dérivé du flamand Schutteneer (skutteneer = tirailleur) ? Fait était que ces poèmes étaient bel et bien l’oeuvre d’un étudiant en droit de l’Université Libre de Bruxelles. Après plus ample informé, ce jeune inconnu devint bien vite un membre à part entière du groupe avec des affinités plus particulières avec les autres jeunes recrues de celui-ci. Il naquit ainsi une amicale complicité avec Irène Hamoir et Marc. Eemans, jouant à eux trois à la “Bande Bonnot”, elle devenant l’anarchiste Rirelle Maitrejean, lui Raimond-la-Science el Eemans Kibaltchiche, le futur Victor Serge, le secrétaire particulier de Léon Trotski. Il faut dire que Scutenaire était obsédé par tout ce qui était marginal depuis le banditisme et la prostitution (songeons au roman “Boulevard Jacqmain” d’Irène Hamoir) jusqu’aux fantassins du “Batt’ d’Aff” disciplinaire de l’armée française.

Les Raimond-la-Science et Kibaltchiche bruxellois, faut-il le dire, étaient tous deux amoureux de leur Rirelle Mailrejean, mais au lieu d’épouser la ”Veuve”, comme Je fit le Raimond-la-Science parisien, son admirateur bruxellois épousa la Rirette… Après être devenu entre-temps un docte docteur en droit et un vrai fonctionnaire modèle.

Témoins de cet épisode du surréalisme bruxellois sont une “Lettre à Irène sur l’automatisme” d’Eemans, de quoi démentir l’affirmation bien gratuite de Scutenaire selon laquelle les surréalistes bruxellois n’avaient cure de l'”écriture automatique” chère à Breton ; un poème-préface de Sculenaire pour la première exposition personnelle d’Eemans à la galerie “L’epoque” de leur ami Mesens ; une lettre éplorée d’Eemans à Nougé ; une photo de couverture d’un magazine bruxellois d’une Rirelie en maillot de bain, mais le visage caché par une pancarte portant la mention “Miss Week-end”. Ajoutons-y une petite dizaine d’oeuvres d’Eemans dans la riche collection de peintures surréalistes du couple Hamoir-Scutenaire ainsi que des photos des anciens complices de la “Bande Bonnot” bruxelloise, prises lors de la présentation de “La Chanson de Roland”, de Louis Sculenaire, au 18 de la rue du Président à Bruxelles.

Nous sommes en 1930, Camille Goemans et René Magiitte sont rentrés à Bruxelles, tous les deux pauvres comme Job après l’échec de la galerie Goëmans (sic) de la rue de Seine, à Paris. C’est le moment pour Goemans et Eemans de “prendre congé” de leurs amis et du surréalisme sectaire et fermé à la Nougé, trop souvent en bulle aux pièges du dérisoire el du farfelu, et d’ouvrir l’épisode d’un surréalisme ouvert, occulté (selon le précepte du “second manifeste du surréalisme”), non-dit et apolitique de la revue “Hermès”, mais l’histoire de ce surréalisme reste encore à écrire…

Le mariage de Rirette avec son Raimond-la-Science, n’interrompit pas pour autant la profonde affection qui liait Irène Hamoir à son ami “Marco”! Cette amitié dura jusqu’au décès de celle-ci avec pour corollaire qu’elle suivit les conseils de son vieil ami ainsi que d’un autre fidèle des Sculenaire du nom de Luc Canon (fidèle au point d’habiter un Cour Louis Scutenaire, situé à peine à quelques lieues du village natal de celui-ci). Irène Hamoir soustraya ainsi son trésor d’Aiibaba de la caverne surréaliste de la rue de la Luzerne aux grilles de tous ceux qui le convoitaient et vous connaissez la suite…

Marc. Eemans

Réf. : Rirette Maîtrejean – “Souvenirs d’anarchie”. Quimperlé, 1988, Editions “La Digitale”.

Uit: Eemans, M. (1995), Une approche des surréalismes de Belgique. Bruxelles: Fondation Marc. Eemans : archives de l’art idéaliste et symboliste.

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