Non possumus

Qu’on nous excuse ce recours au latin papal pour opposer un refus – net et catégorique – à cette déviation vers un ésotérisme teinté de science-fiction que nous croyons découvrir derrière le « thème d’Uranus » proposé par quelques « fantasmages »au IVe Salon International « Fantasmagie » de Bruxelles, dont le présent numéro [Fantasmagie no. 10, mai 1962] est en quelque sorte comme le support idéologique.

Libre à ces amis de se perdre dans les dédales d’un néo-rosicrucianisme revu et corrigé à la lueur de certaines théories à la mode du jour, qui tendent à nous faire croire que notre civilisation se trouve « en rupture et mutation ».

Nous le savons bien que nous sommes entrés – et depuis pas mal d’années déjà – dans une ère que nous appellerons volontiers celle du mépris, de la bassesse d’être et de ‘avilissement. Oui, nous assistons à une irrésistible autant qu’irréversible montée d’aveugles forces telluriques qui menacent de submerger tout ce qui nous était cher et qui demeurait notre seule raison de vivre et d’espérer. Que nous sommes aussi entrés dans une ère de science nouvelles, de conquêtes interstellaires et de menaces nucléaires, qui le niera, mais en quoi cela peut-il changer l’essence-même de notre condition d’homme et de l’authenticité de notre vie réelle ?

Ne faut-il pas être un peu illuminé, comme Pierre Teilhard de Chardin, ou plutôt jobard, comme le savant américain Oppenheimer, pour affirmer que les récent progrès de la science sont en passe de faire de nous des « êtres nouveaux »?Sans doute, les technocrates d’aujourd’hui se trouvent à l’antipode de l’homme cultivé, de l’ « honnête homme » de jadis, car la technocratie a succédé à la culture, en général, et à la science, en particulier. L’automation autant que la spécialisation vont ‘l’encontre de la vie de l’esprit. Ainsi, nos modernes cosmonautes – pour ne parler que de ces vedettes de la technocratie – au lieu d’être les prototypes du surhomme de demain que nous annonçait Nietzsche, ne sont-ils que de simples citoyens soviétiques ou américains uniquement préoccupés de la bonne réussite du travail qui leur a été assigné. Une fois rentrés chez eux, après leur périple spatial qui relève davantage de la performance sportive, que de l’expérience scientifique, ils ne sont certainement plus que de tout petits hommes, aussi dupes que le premier monsieur Dupont ou Durand venu, de la pâture que peuvent leur offrir les modernes techniques d’abrutissement des foules que sont la grande presse, le cinéma, les sports, la radio et la télévision.

Il est évident que nous ne nous laisserons pas aveugler par ce stupide nouveau culte des idoles et que nous sommes prêts à apporter notre tribut d’admiration aux savants obscurs qui rendent possibles tant d’exploits spectaculaires. Mais, ne l’oublions pas, ce sont aussi ces savants qui sont les apprentis-sorciers üraniens » auxquels font allusion MM. Brahy et Mariën, ces apprentis-sorciers dont l’esprit d’investigation et de conquête est à la fois riche en découvertes vertigineuses et en menaces d’anéantissements apocalyptiques.

Certes, nous pourrons nous rencontrer ainsi avec certaines théories quant aux caractéristiques « uraniennes », telles que les définissent les astrologues, car, somme toute, leurs vues sur l’ « ère uranienne » ne sont peut-être que de simples intuitions qui nous viennent de la nuit des temps, et dont les projections métaphoriques, ainsi que les synthèmes et symboles, peuvent parfaitement se prêter à l’analyse des mythes et archétypes de l’inconscient collectif chers à la psychologie des profondeurs.

Mais, que penser de ces tenants de la « Tradition »qui veulent insérer les progrès techniques du jour dans un schéma de superstitions selon lesquelles l’histoire du monde s’acheminerait vers un devenir religieux fait à l’image des divagations les plus sottes ?

Rêveries sans bien grande importance, sans doute, mais aussi étrange goût du paradoxe et de l’affirmation gratuite. Et, par ailleurs aussi, que de visions rétrogrades, que de professions de foi réactionnaires, et que de logomachie ! On se croirait parmi les primates de la pensée philosophique ou les analphabètes de la Christian Science devant des sornettes aussi flagrantes que l’énoncé que voici que certains n’ont pas hésité à proposer à notre méditation : « Uranus ensuite pourra porter l’Humanité vers une fraternité réelle et non plus théorique. Le véritable christianisme enseigné par une Eglise plus démocratique, telle que le conçut son fondateur, deviendra universel, et le culte du Saint-Esprit prendra une grande importance ».

Devons-nous y opposer une profession de foi agnostique, anti-chrétienne et anti-démocratique, pour nous présenter comme des néo-païens non-conformistes et passablement révolutionnaires ? Non, ce ne serait que ridicule, et puis ne nous répondrait-on pas que nous n’y avons rien compris et que nous ne sommes que de pauvre esprits cartésiens auxquels échappe la grâce de l’Illumination initiatique…

Mais, comment l’art fantastique et magique peut-il s’accommoder de tant d’ésotérisme primaire ? Pour les épigones du surréalisme figuratif, il suffira peut-être de démarquer certaines recettes qui remontent aux fantasmagories d’un Jérôme Bosch ou d’un Brueghel et que le Salvador Dali des bonnes années a su réactualiser dans le sillage du comte de Lautréamont. Ce ne seront que perspectives fuyantes en des paysages désertiques ou lunaires avec des personnages déboîtés ou larvaires aux ombres allongées, des matières molles ou viscérales, des spectres un peu grotesques ou hideux, le tout plongé dans une atmosphère d’apocalypse.

Quant aux admirateurs d’un surréalisme évolué selon les plus récentes formules de l’abstraction chaude ou lyrique, que d’aucuns considèrent comme le nec plus ultra de l’expression automatique, il leur suffira de s’adonner à l’art des nébuleuses ou des éruptions solaires et de peindre des cosmogonies agrémentées ou non de planètes et d’étoiles filantes…

Le fantastique uranien s’intègre ainsi facilement dans l’incongru, le cauchemaresque et la science-fiction, à moins qu’il ne prétende être le véritable art magique, celui des signes secrets et des anagogies qui relient mystérieusement le passé au futur.

Mais pourquoi le fantastique ne s’en tiendrait-il pas à la sancta simplicitas, à la simple poésie de l’œil, du sein, de la rose, du feuillage, de l’écorce, de l’écume de la mer, de la conque, du cristal, de la pierre, de l’écaille, de la plume, de l’algue, du nuage, de l’os, « autant d’éléments », comme le rappelait encore Thomas Owen dans une récente préface de catalogue fantasmagique, « qui participent à l’expression fantastique » ?

Et pour finir, que l’on nous permette de préférer au « thème d’Uranus », celui de l’Amour, de l’amour sublime, car dans le doux sourire d’une femme aimée nous découvrons infiniment plus d’infini fantastique que dans toutes les infinitudes de l’univers.

Marc. EEMANS

Fantasmagie no. 10. Numéro spécial sur le thème d’Uranus, mai 1962.

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