Figure symbolique

Si à la faveur d’étranges et regrettables confusions la poésie n’est plus ce qu’elle était aux origines, la rélevelation d’une réalité supérieure et comme transcendante à l’homme, c’est aux errements de la pensée discursive, quant à la nature de la poésie, qu’il faut en attribuer la faute.

Mais si pour certains la poésie n’est plus que l’expression la plus individuelle de la plus individuelle des émotions, pour d’autres elle demeure toujours le témoignage d’une communion de l’homme avac tout ce qui représente le Réel. C’est ce qui a permis à l’essayiste Walter Linden d’écrire tout récemment encore que Dichtung ist Ausdruckgestaltung eines religiös-bestimmten gemeinschaft-erlebnisses (1). Et l’on peut dire que c’est en partant, consciemment ou non, de cette conception de la poésie que les plus grands parmi les poètes se sont élevés au-dessus de leur misèrable condition d’homme pour atteindre à ce que d’accuns appellent voyance.
Pour reprendre la terminologie de Walter Linden, nous dirons encore que cette démarche du poète vers la voyance est comme une Begegnung mit den grossen Schiksalen seines Volkes und den in ihren sich offenbarenden götlichen Geiste der Welt (2). Pour éclaircir le sens de cette citation, nous nous en reporterons à Friedrich Gundolf qui définit de la manière suivante la nature du concept Volk quant à ses rapports avec le poète: « Volk » bezeichnet schlechthin die « Volkheit » (nach Goethes Wort), den gesteigerten und verdichteten Geist der Nation, ihren Bildungsgenius, wie er in seinen hochsten sinnbildlichen Personen und Werk sich ausdrückt, ohne darin endgültig verhaftet zu sein. (3)

Ce Volk auquel le poète se trouve lié n’est donc Point le peuple tel qu’on l’entend généralement, mais une projection de cette appréhension du Réel qui se trouve inclus dans le devenir métaphysique de la communauté à laquelle le poète appartient par les liens du sang.

Dans sa poésie, le poète tendrait alors à condenser toute son expérience du Réel, tel qu’il se manifeste à travers l vie de la communauté; c’est ce qui conférait à son expérience cette sorte de gravité qui l’apparente aux démarches de la religion. Rappelons d’ailleurs que Novalis rapprochait volontiers le poète du prêtre et que l’abbé Brémond établit une relation de degré entre la prière et la poésie.

Pour Hölderlin la poésie est une nécessité de l’univers: le poète est pour lui le messageur de la Parole jaillissante dont les dieux ont besoin, car la personne du poète, né de la terre, mais pénétrée de divinité s’interpose entre la solitude des deieux et celle des hommes. (4)

Dans le Kreis de Stefan George l’on a également songé à faire relever le poète de la dignité du prêtre, de gardien du feu sacré et de médiateur entre la Révélation et les hommes. Dans l’oeuvre de George l’episode de Maximin, par exemple, nous semble assez significatif à cet égard. La poésie serait comme une religion, plus ésotérique sans doute que les autres, don’t le poète serait le prêtre…

Le poète
, disait également Novalis, est à la fois l’isolateur et le conducteur du courant poètique, et l’abbé Brémond de poursuivre cette pensée en disant à propos de la poésie que le courant passe ou ne passe pas… Ce courant se situe au-delà de la pensée logique; le poète le subit et le communique sans qu’il puisse le détourner de son sens, de son ethos.

Ainsi le poète n’est pas seulement lié par les liens du sang, mais également par le courant poètique qui nait de ces liens. La vie de la poésie, dit Otto Miller, repose au sein du peuple et c’est l’imagination créatrice du poète qui la remonte à la surface. (5) Le poète n’est pas libre de s’abandonner à toutes les sollicitations de son âme et de son corps, car la disponibilité ne peut être son partage. Pour devinir le voyant, le médiateur, il est tenu de s’élever sans cesse et, tout comme le mystique, il doit s’adonner au long travial de la libération des sens. Mais cette ascèse n’est point celle du poète en tant qu’individualité, car elle dépasse l’individuel, mais en tant que porteur du courant pétique, en tant que personnalité représentative, en tant que figure symbolique.

Se situant au-delà de son individualité, cette ascèse n’influera peut-être point sur l’existence quotidienne du poète (à côté d’un Rimbaud le Voyant ne peut-on pas placer un Rimbaud le Voyou?); mais elle sera toujours déterminante quant à la qualité des rapports entre le poète, en tant que poète, et le mond.

Grâce à ce long travial de purification qui doit le mener au-delà des illusions des sens, le poète devient un autre (je est un autre, disait Rimbaud), il transcende sa nature d’homme pour se retrouver au-delà de lui-même. Se détachant lentement de toutes les servitudes de sa pensée, il finit par atteindre à une existence plus subtile, dans laquelle et autour de laquelle tout ne vit plus que d’une vie sourde et profonde, d’une vie dans laquelle l’imagination chasse les images grossières pour des images faites d’incible, car il devient un être mystique, non pas tant mystique dans le sens étroit où l’entendent les religions, mais dans un sens plus large et à la fois plus tangible, selon lequel le Réel est lui-même mystique, c’est-à-dire tout chargé d’une potentialité particulière grâce à laquelle l’homme participe d’une manière effective et immédiate à l’accomplissement des éternelles nécessités. (6)

Toutes choses se rencontrent alors en le moi du poète pour s’identifier avec lui et se perdre en lui, tout comme lui-même s’identifie avec elles et se perd en elles. Il est un et il est multiple, il est le tout.

Grâce à cette ascèse, le poète vient de faire le nécessaire et l’indispensable retour aux origines, là-même où les dieux prennent naissance et s’élèvent des profondeurs abyssales. Sa pensée est mûre pour élaborer quelques représentations poétiques susceptibles de s’élever au-delà des sources habituelles de l’imagination. Ce n’est qu’à ce moment qu’en son être il pourra concevoir la technique des symboles… et encore, car les symboles ne naîtront pas que du seul travail de son être, mais ils naîtront lentement, imperceptiblement du contact de son être avec la fécondante matière des traditions millénaires qui auront, au préalable, pris corps en sa chair et en son âme.

Un symbole est à la fois chose bien précise et bien vague; pour certains il s’identifie avec l’allégorie ou l’image, pour d’autres il est comme un absolu qui trouve sa fin et sa traduction en soi, pour le voyant, enfin, il est condensation de la vie elle-ême et comme elle il est à la fois un et multiple, il est jaillissante lumière, il est un fleuve immense qui renverse tout sur son passage, qui emporte les hommes et les projette au delà de l’espace et du temps.

Les vrais symboles naissent toujours du plus profond de l’être, il sont être et vivent de cette vie végétatitve que l’on ne rencontre qu’au sein des éléments et si l’on veut suivre le développement dialectique du symbole l’on constatera qu’il dépasse étrangement les mots ou les formes qui veulent le contenir et le circonscrire. Les mots, symboles de symboles, sont davantage que de simples signes, ils dépassent leur gangue concrête pour déterminer cette contrainte magique que la poésie doit excercer de toute nécessité.

Le symbole, pourrait-on dire, est le levier de la magie (7), il transcende l’imagination, mais il transcende aussi le poème, il lui confère la puissance de l’incantation et de la prise de possession, il l’identifie avec le Réel.

C’est en ce sens que conclut toute poésie qui se veut trouver au-delà des contingences d’une conception individualiste et discursive.

C’est en ce sens, par exemple, que conclut la poétique de Stefan George et s’il faut en croire le témoignage d’Albert Verwey (8). George était tout exhaltation lorsqu’il parlait de la portée magique de la poésie.

Dans un essai récent, le poète Richard Billinger (9) se plait également à identifier le poète et le magicien, Billinger pare le poète de la couronne des Sages qui récoltent le pain et les fruits dans les étoiles…

Et Goethe lui-même, ne confond-il pas volontiers le poète avec le magicien (10)? Nous touchons ici certainement à la signification profonde du message inclus dans son Faust et peut-être approchons nous du sens qu’il faut reconnaître, selon Goethe, à toute démarche poétique: la poésie est d’essence magique, elle prend racine aux origines et c’est pourquoi, dès le seuil du Premier Faust nous voyons apparaître l’Erdgeist, et c’est pourquoi aussi nous voyons descendre Faust au Royaume des Mères (10).

Du fond des siècles un mythe est venu jusqu’à nous, c’est le mythe d’Antheios qui recouvre l’antique concept de poésie: Antheios est figure symbolique du poète et il n’est rien s’il ne puise force et vigueur au sein de sa mère Gaia-la-Terre.

Sous l’emprise d’une civilisation à l’esprit de plus en plus dissoicié le mythe d’Antheios a perdu toute signification et il ne relève plus que l’affabulation des mythologies.

Mais des signes avant-coureurs annoncent une renaissance et l’on se remet à méditer sur l’enseignement du mythe. Si les fruits de ces méditations ne se traduisent encore que par des tâtonnements malhabiles, une chose etst cependant évidente, c’est que certains croient à la nécessité de ce que les allemands appellent der Heimkehr in Gebundene Leben.

Déjà, grâce à ce retour, certain symboles reprennent corps et avec eux la poésie renaît à la voyance.

Délaissant ses tendances anecdotiques et purement discursives, et souvent par trop subjectives, la poésie s’élève à nouveau jusqu’à la sagesse et s’identifie à la magie.

MARC. EEMANS

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